Le système de santé communautaire en péril, selon le SCFP

Stéphane Gagné Collaboration spéciale

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Fin octobre, le gouvernement dévoile sa Politique nationale de prévention en santé. Le document énonce des objectifs de prévention ambitieux, mais il y a paradoxe : pendant ce temps, le ministre de la Santé, Barrette, s’évertue à réduire le rôle des CLSC en santé publique. Pourtant, lors de la création de ces établissements dans les années 1970, l’une des missions importantes de ces 147 centres répartis à travers le Québec était d’offrir des services dans un objectif de prévention en santé. Aujourd’hui, ces services, toujours offerts par les CLSC, sont menacés par l’implantation des GMF. Plusieurs syndicats s’insurgent contre cette façon de faire, dont le Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP), qui a lancé la campagne « Vider mon CLSC, c’est me priver de soins ».

Présente sur Internet, cette campagne consiste à solliciter les internautes par l’envoi d’une ou de lettres à leur député (avec copie conforme au ministre Barrette et au premier ministre Couillard). « Déjà, 3100 personnes ont répondu à l’appel, et la campagne suivra son cours aussi longtemps que le transfert des ressources des CLSC vers les GMF se poursuivra, assure Pierre Soucy, vice-président du SCFP-Québec, secteur santé. La réponse est excellente, surtout en région, où on sent les gens très attachés à leur CLSC. Les médias prennent aussi notre cause à coeur. »

Cette campagne fait suite à d’autres, comme celle de la CSN — Mon CLSC, j’y tiens — et celle de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), appelée J’aime mon CLSC.

Les GMF en cause

Petit rappel des faits qui suscite la grogne que l’on connaît aujourd’hui. À l’automne 2015, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a donné une directive obligeant les établissements du réseau public (dont les CLSC font partie) à fournir du personnel aux GMF. Depuis ce temps, des travailleurs sociaux, des ergothérapeutes et des nutritionnistes qui travaillaient dans les CLSC doivent consacrer une partie de leur temps de travail aux GMF. Or, la façon de faire des GMF (qui sont des cliniques privées gérées par des médecins) est très différente de celle des CLSC.

« Les GMF sont responsables de la santé des gens inscrits dans leur registre et non de la santé de toute la population, y compris les plus vulnérables, comme les toxicomanes ou les personnes âgées, affirme Jessica Olivier-Nault, chercheuse au Conseil provincial des affaires sociales du SCFP-Québec. L’approche populationnelle qui fait la force des CLSC est ainsi mise en péril par les GMF. » Cette approche consiste à agir de manière proactive afin d’assurer le maintien et l’amélioration de la santé sur un territoire donné. Par exemple, s’il y a un grand nombre de toxicomanes dans un quartier de Montréal, le CLSC qui couvre ce territoire s’assurera d’offrir des services d’aide à cette clientèle. Et il en est ainsi pour les autres problématiques sociosanitaires rencontrées (ex. : infections transmises sexuellement, obésité, etc.).

« Avec l’implantation des GMF, on détricote un système de santé communautaire axé sur la prévention de la maladie et la promotion de la santé qui fait l’envie de plusieurs pays dans le monde, souligne Mme Olivier-Nault. Lors de la création des CLSC, ils devaient être la porte d’entrée du système et être responsables de la santé de leur communauté. Or, actuellement, la réforme mise en place favorise le retour du système d’avant les CLSC, appelé hospitalocentrisme, où la médecine curative a préséance sur tout le reste. »

Des professionnels en perte d’autonomie

L’autre problème de ce transfert de personnel vers les GMF est la perte d’autonomie des professionnels qui en résultera. « Dans les GMF, les patients inscrits devront d’abord consulter un médecin avant d’accéder aux services des autres professionnels du réseau, détaille Mme Olivier-Nault. C’est le médecin qui décidera, à sa discrétion, s’il est pertinent que le patient rencontre un travailleur social, une nutritionniste ou un autre professionnel. »

La liste des services menacés est longue. Il y a la psychologie, le travail social, les soins à domicile, les soins aux aînés, les services aux adolescents et les conseils en nutrition. Ces services, bien que toujours offerts par les CLSC, risquent d’être plus difficilement accessibles au fur et à mesure que se déploieront les GMF.

Un constat d’échec, selon Barrette

Cette menace d’accessibilité réduite aux services ne semble pas émouvoir le ministre Barrette. Les CLSC sont un échec, avait-il dit lors d’une entrevue à l’émission de radio 15-18, en mars dernier. Selon lui, ils ont échoué à offrir des services de première ligne. La réalité est tout autre, selon Mme Olivier-Nault. « Les services de première ligne sont dispensés. Ce sont les médecins qui n’ont pas suivi. Ils ont préféré conserver leurs privilèges de travailleurs autonomes plutôt que d’aller travailler dans les CLSC. Les choix faits par le ministre sont au coeur du problème. Il privilégie le développement de cliniques privées au détriment d’un système public de santé accessible à tous. »

Les GMF mettent aussi en danger notre système de santé public, selon la chercheuse. « On met à la disposition des GMF des employés du réseau public, payés par les contribuables, déplore-t-elle. Le ministre utilise donc des fonds publics pour financer des établissements privés. »

La prévention, parent pauvre du système de santé

Pourtant, les CLSC jouent depuis toujours un rôle important en matière de santé publique. Changer leur vocation ou réduire leur mission serait très dommageable, selon Mme Olivier-Nault. Surtout qu’en ce domaine, le Québec a déjà du rattrapage à faire. Les chiffres le démontrent, le gouvernement consacre 2,8 % de son budget en santé à la santé publique, comparativement à 5,8 % en Ontario et 5,5 % pour le Canada.

Depuis leur création, les CLSC contribuent aussi à la réduction des inégalités sociales en donnant à tous une accessibilité égale. Et, il ne faut pas l’oublier, ils demeurent très fréquentés par la population. Selon l’Institut national de santé publique, chaque année, environ un Québécois sur quatre profite des services offerts par ces établissements.