Politique ambitieuse, budget jugé insuffisant

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
«Un dollar par personne et par an, ce n’est même pas insignifiant, c’est insultant. Avec 8 millions de dollars, on va renforcer l’éducation, créer des logements sociaux, abolir la pauvreté, nettoyer l’environnement… Quelle limite à la possibilité de dire n’importe quoi?» fustige Damien Contandriopoulos, professeur affilié à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal (IRSPUM).
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Un dollar par personne et par an, ce n’est même pas insignifiant, c’est insultant. Avec 8 millions de dollars, on va renforcer l’éducation, créer des logements sociaux, abolir la pauvreté, nettoyer l’environnement… Quelle limite à la possibilité de dire n’importe quoi?» fustige Damien Contandriopoulos, professeur affilié à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal (IRSPUM).

Ce texte fait partie du cahier spécial Santé

Le 23 octobre dernier, la ministre déléguée à la Santé publique et aux Saines Habitudes de vie, Lucie Charlebois, présentait la nouvelle Politique gouvernementale de prévention en santé, axée sur quatre principes : l’amélioration des conditions de vie, le renforcement des actions de prévention, le développement des enfants, ainsi que l’aménagement des communautés et du territoire. Neuf objectifs à atteindre et quinze ministères appelés à coopérer. Seul hic et pas des moindres : le maigre budget alloué, soit 76,1 millions de dollars sur dix ans…

« C’est une blague ! fustige Damien Contandriopoulos, professeur affilié à l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal (IRSPUM). Un dollar par personne et par an, ce n’est même pas insignifiant, c’est insultant. Avec 8 millions de dollars, on va renforcer l’éducation, créer des logements sociaux, abolir la pauvreté, nettoyer l’environnement… Quelle limite à la possibilité de dire n’importe quoi ? »

Jugement sans appel. Selon M. Contandriopoulos, les moyens mobilisés sont complètement déconnectés des neuf cibles mises en avant, qui, elles, sont tout à fait louables. Des cibles qui interpellent de nombreux secteurs de la société et interviennent sur plusieurs aspects, à chaque étape de la vie des individus, notamment la famille, l’éducation, le travail, l’environnement, l’aménagement du territoire et les transports, de même que l’alimentation.

« L’idée maîtresse, c’est de travailler là où sont les causes, avant la porte de l’hôpital, commente le Dr Alain Poirier, ex-sous-ministre adjoint à la Santé publique, aujourd’hui expert associé à l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ). Pour éviter les grands problèmes de santé publique, il faut travailler en amont. C’est donc merveilleux de s’être doté de cette politique. Le problème, c’est que les montants ne suivent malheureusement pas. »

Dans le cadre de ses différentes fonctions, le Dr Poirier a pu suivre toutes les pérégrinations de ce texte avant qu’il devienne officiellement politique. En 2002, le dernier plan de prévention prend fin et, l’année suivante, Jean Charest arrive à la tête du Québec, et un certain Philippe Couillard s’installe au ministère de la Santé.

« Nous avions alors travaillé sur de nouveaux objectifs à atteindre, explique-t-il, mais ces deux-là n’ont pas eu la volonté de mettre en place une politique de prévention. Leur vision était plutôt d’améliorer le système de soins. À plusieurs reprises, nous avons remis le sujet sur la table, mais il n’y avait vraiment pas d’appétit pour cela. En 2012, Pauline Marois arrive aux affaires, et Réjean Hébert devient son ministre de la Santé. Là, il y a eu une ouverture, mais ils ne sont pas restés assez longtemps aux commandes. »

Cette volonté des péquistes aura tout de même permis aux chercheurs de l’INSPQ de mettre en place une nouvelle Politique de prévention en santé avec des objectifs mis à jour. Le texte est prêt. Il suffira de le remanier lorsque le gouvernement de Philippe Couillard décidera que c’est le moment de le mettre à son programme.

C’est chose faite aujourd’hui. Sauf que la politique d’austérité est passée par là et qu’elle a fait pas mal de dégâts dans le secteur de la santé publique.

« L’INSPQ a perdu 9 millions de dollars par an depuis cinq ans, explique Alain Poirier. Les régions, elles, autour de 24 millions. On parle donc de 35 millions de dollars de moins environ annuellement pour les acteurs de la santé publique. »

Damien Contandriopoulos voit également une multitude de contradictions entre les objectifs de la politique et ce que l’on voit sur le terrain. De deux choses l’une, selon lui, soit le gouvernement ment, soit il est complètement schizophrène. Il cite le massacre des CPE, mais aussi le système éducatif largement sous-financé ou encore la transition énergétique qui se fait attendre.

« Sans parler de la loi 70, souligne-t-il. Les gens qui sont exposés à la pauvreté sont plus malades que les autres et ont une espérance de vie réduite. Pour la société, c’est un coût important. Or, on a un gouvernement qui coupe l’aide sociale à des niveaux qui empêchent de vivre. En matière de santé publique, c’est délirant. On économise trois cacahuètes en bien-être social qu’on ne versera pas, mais on sait déjà qu’on va le payer très cher. Ces gens-là vont finir en contact avec la police, le système de justice, les urgences, les travailleurs sociaux, etc. »

Le Dr Poirier abonde dans le même sens. Il pointe un manque de convergence de la part des différents ministères. Il regrette notamment qu’une piste cyclable vienne d’être retirée des plans du nouvel échangeur Turcot, alors que le transport actif fait partie intégrante de la Politique de prévention en santé. Et ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

« Pour que les cibles soient atteintes, conclut-il, il faut rehausser le budget de manière considérable. Mais on a aussi besoin d’un leadership important. De quelqu’un qui gère le dossier de façon multisectorielle et qui a de l’influence sur ses collègues. À mon avis, ça ne se fera pas sans que Philippe Couillard lui-même intervienne pour en faire une priorité de son gouvernement. »


Neuf cibles à atteindre d’ici 2025

Augmenter à 80 % la proportion d’enfants qui commencent leur scolarité sans présenter de facteur de vulnérabilité pour leur développement.

Faire en sorte que 90 % des municipalités de 1000 habitants et plus adoptent des mesures afin d’aménager des communautés favorables à la sécurité et à la mobilité durable, aux saines habitudes de vie, ainsi qu’à la qualité de vie de leurs résidants.

Accroître l’offre de logements abordables, sociaux et communautaires de 49 %.

Faire passer à 10 % la proportion de fumeurs quotidiens et occasionnels.

Atteindre un niveau élevé de bien-être émotionnel et psychosocial chez au moins 80 % de la population.

Augmenter de 18 % le nombre d’aînés recevant des services de soutien à domicile.

Atteindre une consommation minimale de cinq fruits et légumes chaque jour chez plus de la moitié de la population.

Faire bondir de 20 % la proportion de jeunes âgés de 12 à 17 ans actifs durant leurs loisirs et déplacements.

Réduire de 10 % l’écart de mortalité prématurée entre les personnes les plus défavorisées et les plus favorisées sur le plan socioéconomique.