La détresse psychologique atteint un sommet

Charles-Édouard Carrier Collaboration spéciale
L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, avec le soutien d’une équipe de chercheurs, a lancé une vaste consultation auprès de ses membres afin de sonder leur niveau de détresse psychologique.
Photo: iStock L’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux, avec le soutien d’une équipe de chercheurs, a lancé une vaste consultation auprès de ses membres afin de sonder leur niveau de détresse psychologique.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

La direction de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) lance une vaste étude pour évaluer la santé mentale de ses membres. Si l’Alliance a soulevé plusieurs problématiques issues des changements dans le réseau de la santé au cours des dernières années, cette fois-ci, il semblerait que la situation atteint un nouveau sommet.

À lire les titres des derniers communiqués de presse publiés par l’Alliance, qui représente plus de 32 000 travailleurs dans le réseau public de la santé et des services sociaux, on constate à quel point la situation actuelle cause de l’inquiétude. « On fait face à une plus grande détresse, on atteint une désorganisation dans le réseau qu’on n’avait encore jamais vue, ça dépasse les bornes. Dans les dernières années, sur le plan budgétaire, il y a des efforts importants qui ont été demandés aux établissements. Par le fait même, on a aussi demandé aux gens de faire plus avec de moins en moins de moyens, et ça a aujourd’hui des impacts énormes », croit Carolle Dubé, la présidente de l’APTS. Selon elle, le projet de loi 10 sur la restructuration des établissements, en amenant une refonte majeure du réseau, est venu s’ajouter à ce qu’elle appelle « non pas une réorganisation, mais une désorganisation des services. Les conséquences sont majeures sur le travail des gens et, indirectement, dans certains cas, sur leur santé physique et mentale », poursuit la présidente.

Des professions mises en jeu

L’APTS représente plus d’une centaine de titres d’emploi distincts parmi le personnel professionnel et technique dans les domaines du diagnostic, de la réadaptation, de la nutrition, de l’intervention psychosociale, du soutien clinique et de la prévention. « Nos gens ont étudié pour exercer une profession qui les amène à donner des services et des soins médicaux, et actuellement, on leur enlève les moyens de bien faire leur travail », estime Mme Dubé. Elle affirme même que certaines directives données à ses membres vont parfois à l’encontre des codes de déontologie, et ajoute que ses membres n’ont plus la possibilité de bien prendre soin des gens, qu’ils n’en peuvent plus de ne pas avoir le temps de donner un service de qualité comme ils le souhaiteraient. « C’est inquiétant pour l’avenir de nos services, mais aussi pour l’avenir de ces professions. »

Le ministère fait la sourde oreille

Récemment, on soulignait dans les médias les inquiétudes émises par les travailleurs de certains établissements, dont ceux des hôpitaux Sainte-Justine et de la Cité-de-la-Santé. On faisait alors référence à l’augmentation du nombre d’incidents, à l’épuisement des travailleurs et à la hausse du taux d’absentéisme à long terme, entre autres chez les infirmières. Ce ne sont pas des événements isolés, assure Mme Dubé : « On s’acharne sur l’ensemble des services publics, et on ne sent pas qu’il y a une volonté de donner tous les moyens au réseau de la santé pour desservir adéquatement la population. »

Ces cris d’alarme, tant celui de l’APTS que ceux lancés par d’autres intervenants dans le réseau, ne semblent pas trouver écho du côté du ministère. « On sent qu’il n’y a pas d’écoute de la part du ministre quant à nos revendications. Il n’écoute pas les syndicats ni les travailleurs et les travailleuses. Nos gens sont fiers de leur profession, de leur métier. Mais sans un minimum de reconnaissance et d’écoute de la part du ministère, c’est très dévalorisant pour eux », s’inquiète la présidente de l’Alliance, qui assure n’avoir rien vu de tel en plus de 25 ans dans le réseau.

Un sondage qui pourrait changer les choses

« Ça fait longtemps que nos gens tiennent le réseau à bout de bras, mais les bras ne sont plus assez longs, ça ne marche plus, les gens ne sont plus capables de bien exercer leur travail, achever leurs dossiers, terminer leurs journées. Les pressions qu’ils reçoivent du milieu et des familles grandissent, et ils n’arrivent plus à donner le service. C’est très difficile émotivement pour les travailleurs », prévient Mme Dubé.

Pour ces professionnels qui n’ont pas le sentiment du devoir accompli et qui doivent composer avec un réseau en constante réorganisation, la situation est difficile. Sans avoir des données précises pour l’instant, l’APTS dit recevoir de plus en plus d’appels à l’aide de la part de ses membres, qui confient qu’ils n’en peuvent plus : « On a beaucoup d’échos sur le terrain sur le niveau de détresse. Alors, on veut documenter la situation de façon plus formelle et scientifique. »

L’Alliance, avec le soutien d’une équipe de chercheurs, a lancé une vaste consultation auprès de ses membres afin de sonder leur niveau de détresse psychologique. Elle croit que les résultats, attendus d’ici quelques semaines, pourraient retenir l’attention du ministre Barrette et forcer une réflexion plus approfondie sur la santé mentale des travailleurs du réseau et l’impact des grands changements qui sont actuellement vécus.

Des conditions de travail difficiles

Parmi les éléments qui sont mesurés dans l’étude, on cherche à évaluer le pourcentage de répondants qui jugent ne pas être en mesure de faire un travail de qualité, aussi bien que le pourcentage de personnes qui ont dû s’absenter pour des problèmes d’ordre psychologique au cours des douze derniers mois. On veut donc, entre autres choses, analyser la corrélation entre réorganisation du réseau et santé mentale.

« Dans son Plan d’action en santé mentale [PASM] 2015-2020, le ministère de la Santé et des Services sociaux annonçait que chaque établissement du réseau de la santé et des services sociaux allait devoir assurer la mise en place de conditions de travail et de pratiques organisationnelles qui favorisent la santé mentale du personnel. À ce jour, on a l’impression que rien n’a été fait par rapport à cette mesure-là. Pourtant, on a besoin que des actions soient entreprises dans les établissements », assure Mme Dubé.

Quelques jours après avoir lancé le sondage, l’APTS comptait déjà par milliers les réponses de ses membres. « Je ne pense pas qu’ils [les membres] se sont empressés de nous répondre pour nous dire que tout allait bien. Ils ont une occasion de dire que ça ne va pas, qu’ils ne vont pas bien, et ils en profitent », croit la présidente.