La médecine personnalisée gagne des adeptes

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le Dr Fabrice Brunet explique que nos systèmes de soins actuels ont été construits au fur et à mesure du temps pour répondre aux besoins d’une époque.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Dr Fabrice Brunet explique que nos systèmes de soins actuels ont été construits au fur et à mesure du temps pour répondre aux besoins d’une époque.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie

Pour le Dr Fabrice Brunet, p.-d.g. du CHUM à Montréal, ainsi que pour Guillaume Couillard, directeur général adjoint des Hospices civils de Lyon, aucun doute possible ; ce n’est pas le patient qui doit s’adapter au réseau hospitalier, mais bien l’inverse.

Le 21 novembre, première journée des Entretiens Jacques Cartier à Lyon, la conférence Nouvelles approches de soins et santé personnalisée : rôles des hôpitaux réunira des experts de différents centres hospitaliers. L’objectif de cette journée est de comparer les évolutions des systèmes de santé. Le Dr Fabrice Brunet prononcera, entre autres, la conférence d’ouverture alors que Guillaume Couillard participera à une table ronde. Nous leur avons parlé afin de mieux comprendre cette notion de médecine personnalisée.

« Je suis un directeur d’établissement, mais je suis avant tout un médecin. Tout ce que nous faisons, que ce soit en soins, en organisation, en gestion, en enseignement ou en recherche, a toujours comme objectif d’améliorer ce que nous offrons à la population, que ce soit lorsque nous guérissons les maladies, les prévenons ou gardons les gens en bonne santé. Ça fait partie de ce que j’ai fait toute ma vie et la santé personnalisée va dans cette direction », raconte d’entrée de jeu le Dr Fabrice Brunet, p.-d.g. du CHUM et du CHU Sainte-Justine.

« La médecine a toujours été personnalisée ! C’est un colloque singulier, entre un patient et un médecin ou une équipe médicale. Aujourd’hui, nous sommes dans une vision où nous adoptons une approche qui permet de définir la prise en charge, qu’elle soit diagnostique ou thérapeutique, sur les données individuelles du patient », explique le Dr Brunet. On met de côté les statistiques et, de plus en plus, dans l’approche personnalisée, on va vers des indicateurs précis de la maladie et du patient. Notamment avec des marqueurs génétiques qui permettent de mieux définir quelle sera la sensibilité des traitements en fonction du patient. « C’est une nouvelle façon de travailler qui nécessite des changements de pratiques, et donc des changements de culture, des changements de modèles d’organisation, de prescription et de contrôle des effets de cette prescription », poursuit-il.

Construction temporelle

Le Dr Brunet rappelle que nos systèmes de soins actuels ont été construits au fur et à mesure du temps pour répondre aux besoins d’une époque. « Quand on a mis en place les premiers hospices, c’était pour que les indigents puissent être abrités lorsqu’ils étaient malades et soient traités. Ces hospices sont devenus des hôpitaux lorsque les traitements sont devenus de plus en plus efficaces. Il n’y avait plus seulement l’accueil et l’hébergement, il y avait aussi le traitement des maladies aiguës, comme les infections. Le problème est que ces besoins, avec les progrès de la médecine, ont donné naissance à de plus en plus de maladies chroniques ou de maladies complexes. Dans ces deux cas, les hôpitaux doivent s’adapter à de nouveaux besoins de patients qui autrefois, soit guérissaient soit mouraient. » Ces maladies chroniques nécessitent que nos systèmes s’adaptent. « Ils peuvent s’adapter de façon rapide ou de façon lente en fonction de la rigidité des structures et des changements culturels nécessaires », poursuit le Dr Brunet, qui précise que les Entretiens Jacques Cartier vont se pencher sur des questions comme : « Comment peut-on changer la culture ? Peut-on faciliter, dans les structures organisationnelles, en les rendant plus agiles, plus adaptatives et plus évolutives, une transformation rapide du système pour que la population y trouve une réponse homogène et non pas morcelée en petits endroits et en petites réponses à chacun de leurs petits problèmes ? »

D’un côté ou de l’autre de l’Atlantique, le concept est assez semblable. Au Québec, les initiatives et les réalisations ne manquent pas. Nous avons voulu aller voir ailleurs ce qu’il en est. À Lyon, aux Hospices civils, second centre hospitalier universitaire de France, le mouvement est déjà en marche.

« Les soins de santé personnalisés, c’est la conjonction de déterminants : l’évolution de la science, des techniques et des patients. À partir de là, il y a certaines implications, dont la nécessité d’évoluer pour chacun des acteurs du système de santé, en particulier pour les hôpitaux. Évoluer dans leur fonctionnement et dans leur organisation dans un système élargi au-delà du seul système de santé. C’est quelque chose qui est très profond, qui interroge des habitudes très ancrées. Néanmoins, depuis plusieurs années, on essaie de sortir du système hospitalo-centré. Beaucoup d’efforts ont été faits pour mieux intégrer l’hôpital dans le parcours du patient. C’est une idée maintenant assez bien acceptée. Après, dans les faits, ça reste quand même assez compliqué », explique Guillaume Couillard, faisant écho aux propos du Dr Brunet. Et justement, dans la réalité, à quoi cela ressemble-t-il ? Le directeur général adjoint des Hospices civils de Lyon donne des exemples concrets de nouveaux modes de fonctionnement instaurés dans les services du centre hospitalier.

Exemples significatifs

En gériatrie, « depuis les cinq dernières années, des équipes mobiles ont été mises en place, des médecins hospitaliers qui se déplacent chez les gens, dans les maisons de retraite ou auprès des médecins généralistes pour aider à faciliter la prise en charge de malades âgés et ainsi éviter leur hospitalisation, favoriser leur maintien à domicile et retarder éventuellement leur dépendance », précise Guillaume Couillard. Cette action fait sortir l’hôpital de ses murs et favorise la coordination entre les différents professionnels qui interviennent sur la prise en charge d’un patient. « La mission de ces équipes est justement d’éviter les passages aux urgences et la dégradation de la santé liés à ces épisodes aigus », poursuit-il. Aujourd’hui généralisée à l’ensemble de la population âgée, cette approche avait d’abord été mise en place il y a quelques années auprès de patients atteints d’Alzheimer. « On essaie d’avoir cette logique de parcours de raisonner un peu moins comme offreur de soins, mais comme patient. »

Un autre exemple, qui est un des marqueurs forts de cette médecine personnalisée, c’est qu’on tente de plus en plus de faire des patients des acteurs de leur prise en charge. « Un rôle qu’il souhaite jouer d’ailleurs. C’est très vrai dans les maladies chroniques comme le diabète ou des maladies au long cours, où on va essayer de développer des stratégies avec lesquelles le patient est réellement acteur de sa pathologie », affirme M. Couillard. Aux Hospices, par l’entremise de MyHCL, un portail Web et une application, le patient peut transmettre un certain nombre de données au service qui le suit. Par exemple, un patient atteint de diabète acheminera régulièrement son taux de glycémie. Si on constate un écart, le service prendra contact avec le patient. Cet outil permet aussi des échanges sous forme de conversations SMS avec le service. « C’est différent d’une consultation et, surtout, ça évite de se rendre à l’hôpital. On le teste maintenant sur une centaine de patients du service de diabétologie. C’est très bien perçu par le service qui a un meilleur suivi de ses patients parce qu’il recueille de l’information en continu. » Et Guillaume Couillard ajoute que c’est aussi très apprécié par les patients.

Un troisième exemple des changements apportés aux Hospices civils de Lyon est la mise en place depuis trois ans d’un « supercarnet de santé » destiné aux parents d’enfants handicapés, qui nécessitent parfois des prises en charge très compliquées où de nombreux professionnels sont appelés à intervenir, explique Guillaume Couillard : « C’est souvent un casse-tête pour les parents qui doivent, chaque fois qu’un nouveau professionnel intervient, expliquer tout ce qui s’est passé avant. » Ce nouveau carnet de santé électronique, on l’appelle Compilio. « C’est un dossier partagé entre les professionnels, une plateforme accessible qui facilite et améliore beaucoup la coordination et la continuité des prises en charge sans avoir besoin d’hospitalisation », poursuit-il. Les Hospices viennent tout juste d’obtenir le feu vert pour la généralisation du projet.

Guillaume Couillard est aussi très préoccupé par l’organisation générale d’un hôpital : « Aujourd’hui, on est toujours organisé par spécialités. Ici, on a un service de cardiologie, de pneumologie… Et je pense que dans le monde entier, la plupart des hôpitaux sont encore organisés de cette manière. Pourtant, cette organisation ne va pas nécessairement de soi », lance-t-il en précisant qu’on pourrait imaginer d’autres façons de s’orienter par rapport aux pathologies du patient. Par exemple, un patient qui se présente à l’hôpital avec un mal de dos peut nécessiter de nombreuses compétences, la rhumatologie peut intervenir, mais aussi l’orthopédie, la neurologie… Et dans l’état actuel, cette organisation n’est pas facile. « Notre organisation en services fait qu’il peut être compliqué pour le patient d’aller de service en service. Il doit finalement faire le lien alors que ce n’est pas nécessairement à lui de le faire, explique le directeur adjoint. Pour le moment, la réponse qu’on commence à apporter, c’est ce qu’on appelle les chemins cliniques : on se met d’accord sur un certain mode de prise en charge et on définit des protocoles interservices, et donc interspécialités. »

« En prolongeant ces pistes et en en inventant d’autres, progressivement on fait évoluer l’organisation et je pense qu’on répond mieux aux besoins de nos patients », conclut Guillaume Couillard.