Des espions dans votre ordinateur !

Tout indique que le monde du multimédia — et Internet en particulier — amorce une nouvelle révolution, celle où l'information vaut désormais son pesant d'or. Jacques Nantel, professeur aux HEC Montréal, annonce la fin prochaine des pourriels (et leur remplacement par les spywares) alors que Jacques Topping, un consultant en informatique, parle d'une ère où on achètera de l'information validée. D'une façon ou d'une autre, fini le temps de l'information gratuite et librement partagée!

«Nous sommes à l'aube de la quatrième ère de l'informatique», indique Jacques Topping, qui se considère comme un acteur et un observateur du domaine des technologies de l'information depuis 1974. Après avoir été l'un des fondateurs de Groupe Informission inc., une société qui comptait plus de 1100 professionnels spécialisés dans le commerce électronique, le Web et l'intégration des systèmes d'information, il est aujourd'hui administrateur de sociétés.

M. Topping décrit la première génération de l'informatique comme celle des années 1970, alors que des programmeurs s'affairaient sur des machines primitives. La deuxième génération, celle des années 1980, a été celle des micro-ordinateurs reliés à de gros serveurs centraux. «On a alors mis l'accent sur l'organisation de l'information et sur l'approche client-serveur», se rappelle-t-il.

La troisième génération est bien entendu celle des années 1990, avec l'arrivée des ordinateurs personnels et du réseau Internet. «C'est l'ère du partage de l'information, dit-il, de la gestion et du traitement de l'information avec tous les outils qu'on a. Tout le monde a accès à l'information... avec les défis que cela impose, dont la surabondance et les problèmes de sécurité.» Et voici que nous arrivons à la quatrième ère, qui pose la grande question: comment se retrouver dans cette surabondance d'information?

M. Topping estime qu'on passera par conséquent sous peu à une ère où des spécialistes tenteront de simplifier notre navigation en nous fournissant de l'information validée et pertinente. Ces spécialistes chercheront en plus à nous éviter d'être manipulés.

Par manipulations, ce consultant en informatique fait entre autres allusion aux informations douteuses qui ont circulé ces dernières années afin d'influer sur les marchés boursiers. Il relate aussi les informations qui circulent à toute vitesse sur Internet, notamment via des chaînes de lettres ainsi que par des campagnes de désinformation orchestrées par des groupes de pression. Il estime donc que, de plus en plus, on vendra l'information. «C'est fini le modèle où tout est gratuit!», affirme-t-il en annonçant que des certificateurs de la qualité de l'information envahiront bientôt le marché. «Leur but sera toujours d'éviter les excès, dit-il; cet élément de la qualité de l'information fera partie de la quatrième génération des technologies de l'information.»

Pour sa part, Jacques Nantel estime qu'on verra apparaître des communautés virtuelles qui se serviront de portions du réseau Internet pour offrir une navigation en toute sécurité. «Ce sera là un phénomène de cybersociologie qui sera intéressant à suivre», laisse-t-il filer.

Votre ordinateur est sûrement infesté par des logiciels espions!

Ce professeur des HEC Montréal observe d'ailleurs qu'on envahit de plus en plus notre vie privée par l'intermédiaire des ordinateurs branchés au réseau Internet. «Je parle ici des informations sur nos goûts et nos préférences, que nous laissons un peu partout lorsque nous naviguons et qui sont récupérées par des entreprises», relate ce spécialiste qui étudie de près les nouvelles formes de marketing. M. Nantel est en effet titulaire de la chaire RBC en commerce électronique, qui s'intéresse à l'impact des nouvelles technologies sur les comportements des consommateurs.

Il considère que les pourriels risquent d'être bientôt remplacés par «des approches encore plus pernicieuses»: les logiciels espions dits spywares. Il s'agit de logiciels qui diffusent à notre insu quantité d'informations personnelles.

M. Nantel rappelle que la publicité par courriel qui remonte à cinq ans environ, était à ses débuts un moyen efficace pour une entreprise de faire connaître ses services. Toutefois, cet outil de marketing est devenu un véritable fléau puisqu'aujourd'hui, chacun d'entre nous reçoit en moyenne plus 600 de courriels publicitaires par année. «Le pourriel est pratiquement mort, affirme-t-il, puisque plus personne ne les ouvre.»

Pour lui, le prochain outil de marketing sera l'utilisation des logiciels espions qui vont littéralement court-circuiter nos navigations sur le Web afin de nous offrir des produits et services ciblés selon nos besoins. Ces spywares existent déjà; ce sont des programmes qui enregistrent tous nos «déplacements sur le Web» et peuvent même, dans certains cas, récupérer ce qu'on tape sur le clavier, tel que noms, adresses et mots de passe!

«Si vous, ou quelqu'un de votre entourage, avez récemment téléchargé sur votre ordinateur un logiciel gratuit, vous avez probablement installé à votre insu un logiciel espion», avertit M. Nantel. Ces spywares sont souvent installés sur notre ordinateur par l'intermédiaire des logiciels gratuits tels que le très populaire Kazaa. «Si vous vous demandiez encore comment se finance un tel logiciel qui vous permet de télécharger "gratuitement" de la musique, vous avez la réponse!»

Des «espionnés» consentants

Pratiquement indétectables, ces petits logiciels espionnent le contenu de votre ordinateur et ce que vous y faites. L'information recueillie est par la suite vendue à des entreprises qui vous envahiront éventuellement avec de la publicité. À titre d'exemple, M. Nantel cite le cas du fabricant informatique Dell, qui a vendu près de 4 millions de ses ordinateurs grâce à un logiciel espion. «Dans ce cas, dit-il, chaque fois qu'un utilisateur tapait, sur un moteur de recherche, un mot clé faisant référence à du matériel informatique, une fenêtre s'affichait alors automatiquement, annonçant l'offre de Dell. Si cette pratique n'est pas en soi illégale, elle est toutefois "questionnable"», commente le spécialiste en marketing.

Et, comble de l'ironie, les logiciels espions sont souvent installés avec notre consentement. Ainsi, explique M. Nantel, leur présence est généralement annoncée dans la liste des conditions qui apparaît à l'écran lorsqu'on installe un nouveau logiciel gratuit. «En principe, dans ces conditions — que nous sommes sensés lire mais que moins de 2 % de la population regarde —, on mentionne le fait qu'un spyware va être téléchargé sur votre machine, indique-t-il. Mais il est rare qu'on explique clairement à quoi va servir le logiciel qu'on télécharge.»

Pire encore: lors d'une série de tests effectués dans ses laboratoires, l'équipe de M. Nantel a découvert qu'à l'installation du logiciel Kazaa, plus de dix spywares s'installaient, alors que le site ne fait référence qu'à deux! «Si on sait qu'à la date de juin 2003, le logiciel Kazaa avait été téléchargé 228 millions de fois, et qu'à chaque semaine 2,5 millions de téléchargements supplémentaires se rajoutent, on réalise l'ampleur du phénomène.»

À ses yeux, du strict point de vue marketing, cette approche pourrait être qualifiée de géniale puisqu'elle permet, en connaissant les agissements des consommateurs, de leur proposer en temps réel et sur-le-champ exactement ce qu'ils recherchent. «Toutefois, à terme, je crains que les publicités ne soient de moins en moins intéressantes, dit-il, et il est à prévoir que, d'ici deux ans, la question des spywares deviendra très préoccupante...»

Comment s'en protéger? Le spécialiste estime que, outre des mesures techniques plus ou moins efficaces qu'on peut prendre, il faudra en fin de compte accepter le fait que le réseau Internet se nourrit d'informations: «Y naviguer, c'est donc souscrire à ce jeu et tout ce qu'on obtient sur le Web a un prix, dit-il. Et ce prix, c'est le fait de donner de l'information sur soi.»