Naître rue Ontario… avec une sage-femme

La sage-femme Selvi Annoussamy (au centre) pratique depuis 22 ans. La maison des naissances Jeanne-Mance assurera 320 suivis de grossesse par an.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La sage-femme Selvi Annoussamy (au centre) pratique depuis 22 ans. La maison des naissances Jeanne-Mance assurera 320 suivis de grossesse par an.

Un va-et-vient de poussettes et de ventres ronds bouscule le paysage habituel, coin Papineau et Ontario, en plein coeur du Centre-Sud, à Montréal. Entre un salon de tatouage, un bar, un restaurant chic et une boulangerie, la maison des naissances Jeanne-Mance, nouvellement inaugurée, a pignon sur la rue Ontario. C’est un défi unique pour ses sages-femmes : elles souhaitent accompagner en priorité les mères qui, dans ce quartier aussi mixte que défavorisé, vivent souvent en situation de vulnérabilité. Elles se sont donné pour objectif de faire grimper à 20 % la proportion de leurs patientes qui se trouvent dans cette condition.

« C’était important de s’installer au sud de Sherbrooke, près du transport en commun, confie la responsable des services de sage-femme, Selvi Annoussamy. Les familles vulnérables ne vont pas monter la côte pour recevoir des services. » Pour la responsable du comité de parents, Magali Letarte, après une première surprise, c’était une « victoire », cette adresse rue Ontario. Pas question de se retrancher sur une « chic rue avec de grands arbres », tranche-t-elle, même si le stationnement va poser certains défis.

Les sages-femmes offraient leurs services depuis 2008 dans le quartier, à domicile ou à l’Hôpital Saint-Luc, indépendamment des médecins — mais toujours avec leur collaboration, au besoin. Depuis le 23 septembre dernier, la très attendue maison de naissance a été inaugurée, une fête à laquelle des centaines de citoyens du quartier se sont joints. Depuis, entre les murs rassurants d’une des quatre chambres, il y a eu déjà 15 naissances, dont la première dès le lendemain de l’ouverture.

Attablées à la cuisine lumineuse dont les meubles ont été confectionnés par une mère et artisane qui a bénéficié du suivi des sages-femmes, Selvi Annoussamy et Magali Letarte confient à quel point il était primordial pour elles d’avoir pignon sur rue dans le quartier.

Le défi de la vulnérabilité

L’emplacement a été difficile à trouver, car les terrains se font chers et rares. Il aura fallu deux appels d’offres pour trouver un propriétaire. Celui qui a accepté de se lancer a fait raser une brocante qui se trouvait sur ces lieux pour y élever un bâtiment moderne et lumineux dont les deux premiers étages sont occupés par la maison des naissances, qui est locataire. Des logements constituent le dernier étage — bien insonorisé, il va sans dire !

La vision communautaire de la pratique de sage-femme prend tout son sens dans cette maison de naissance.

« Notre clientèle pourrait être composée de plus de femmes qui vivent dans des situations vulnérables qu’elle ne l’est présentement », reconnaît la sage-femme Alice Montier, au détour du large couloir qui relie les chambres de naissance aux espaces communs. Un jeune couple visite avec elle, avant la naissance de leur premier enfant. Ils habitent le Plateau Mont-Royal voisin.

« Nous sommes à la fois sages-femmes, nutritionnistes, infirmières, psychologues, confidentes, constate Mme Montier. On se doit d’aller vers les femmes plus vulnérables, car nous avons beaucoup à leur apporter. On ne portera jamais de jugement sur elles : on leur parle d’égale à égale. Si elles ne prennent pas assez de poids pendant la grossesse, on ne va pas les gronder. On va chercher à comprendre, constater peut-être qu’elles ne mangent pas à leur faim, trouver des solutions ! »

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a implanté dans cette maison de naissance des moyens uniques pour l’aider à remplir sa mission. Les équipes des Services intégrés en périnatalité et pour la petite enfance (SIPPE) y ont leurs bureaux. Une nutritionniste, une travailleuse sociale et une infirmière doivent se joindre à l’équipe. « C’est la maison de naissance du XXIe siècle », s’exclame Magalie Letarte.

Partager les lieux permettra aux parents plus vulnérables qui utilisent les SIPPE de se tourner vers les sages-femmes au moment d’une grossesse s’ils le souhaitent, et à ces dernières d’offrir rapidement un suivi aux mères qui en ont besoin.

L’égalité au coeur de la relation

« Les sages-femmes travaillent dans une relation continue, dans la confiance et l’égalité. C’est précisément ce qui est le plus gagnant en contexte de vulnérabilité », constate Magali Letarte. Après trois grossesses, dont deux suivies par des sages-femmes, elle a continué à militer pour l’ouverture de la maison de naissance en pensant aux femmes qu’elle côtoie chaque jour dans le quartier.

« Ce sont des femmes qui demandent qu’on prenne notre temps, explique Selvi Annoussamy. J’ai vu des patientes qui, en devenant mères, sont devenues des femmes, parce qu’on leur a donné le pouvoir sur leurs choix. »

Pour Magali Letarte, les jeunes pères du quartier ont tout autant à gagner d’un suivi avec une sage-femme. « Ils ne sont pas toujours valorisés dans leur rôle de parent. Les sages-femmes peuvent leur redonner confiance, leur montrer que cette place leur appartient, en les incitant à prendre part activement à l’accouchement notamment. »

Les sages-femmes n’imposent rien. Elles informent, appuient, soutiennent. À la mère de décider des tests qu’elle accepte de subir, de son accouchement, des soins au bébé, de l’allaitement.

Les services des sages-femmes sont très demandés, et la liste d’attente, réelle. Elles ont le mandat de suivre les grossesses à faible risque. Alors que 80 % de grossesses correspondent à ce critère et que 25 % des femmes souhaitent ce type de suivi, seulement 2 % des suivis sont assurés par des sages-femmes. Québec vise 10 % dans sa Politique de Périnatalité 2008-2018.

Pour éviter que toutes les places soient occupées par les femmes souvent éduquées et favorisées qui les contactent dès le test de grossesse positif, il faut réserver des places en priorité aux femmes du quartier qui vivent dans un contexte de vulnérabilité « Souvent, elles vont appeler à vingt semaines de grossesse, quand le bébé commence à bouger, constate Mme Annoussamy. Plusieurs n’ont même pas le téléphone à la maison ! » Celles-là n’auront qu’à frapper à leur porte, toujours ouverte.

Déjà, elle constate avec satisfaction que la mixité est au rendez-vous dans les rencontres d’information qui présentent les services de la maison de naissance aux futurs parents qui manifestent leur intérêt. « Et neuf sur dix décident de poursuivre avec nous ! »

Quels sont les critères de vulnérabilité?

Environ 10 % des femmes qui accouchent présentent un ou plusieurs critères de vulnérabilité les rendant admissibles aux Services intégrés en périnatalité et pour la petite enfance (SIPPE), soit :

Avoir moins de 20 ans ;

Ne pas avoir de diplôme d’études secondaires ou d’études professionnelles ;

Vivre sous le seuil de faible revenu.

Plusieurs autres facteurs concomitants peuvent s’additionner à ces critères de base, comme le fait d’être immigrante, mère célibataire, d’être isolée, d’avoir des problèmes de santé mentale, par exemple.

Certaines de familles visées par les SIPPE sont en difficultés, d’autres non. Ces critères constituent des facteurs de risque de vulnérabilité. Leur présence peut nuire à la relation parent-enfant ou au développement optimal de l’enfant.

Source : Rapport du comité-conseil post-chantiers sur les SIPPE déposé au ministère de la Santé et des Services sociaux, 2011.

Portrait du Centre-Sud

Les 36 000 personnes qui vivent dans le quartier sont en moyenne plus jeunes et plus pauvres que sur le reste de l’île :

Le revenu médian des ménages est de 30 991 $, contre une moyenne de 38 177 $ pour Montréal.

48 % des familles avec enfants du Centre-Sud sont des familles monoparentales.

23 % des habitants du quartier sont issus de l’immigration.

43 % des enfants vivent sous le seuil de faible revenu.

12 % des résidants ne possèdent aucun diplôme.

Source : Table de développement social Centre-Sud, données de Statistique Canada, recensement de 2011.
2 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 24 octobre 2016 06 h 47

    Bravo

    je vous félicite d'avoir osé vous installer dans le centre-sud. J'espère cependant que vous aurez toujours des places disponibles pour les femmes en provenant, car elles en ont vraiment besoin.

  • Clifford Blais - Inscrit 25 octobre 2016 08 h 46

    Bonne initiative !

    Pour éviter que toutes les places soient occupées par les femmes souvent éduquées et favorisées qui les contactent dès le test de grossesse positif, il faut réserver des places en priorité aux femmes du quartier qui vivent dans un contexte de vulnérabilité. Bonne initiative pour diminuer l'incidence de bébé de petit poids chez les patientes vulnérables !

    P. Clifford Blais, md