OGM: le silence des étiquettes

Vingt-sept échantillons, dix produits contenant des organismes génétiquement modifiés (OGM) et une question: face à la faible proportion de transgènes présents dans les aliments disponibles dans les épiceries et, surtout, devant la difficulté de les traquer dans les produits surtransformés, comment établir un système d'étiquetage efficace?

Après la publication cette semaine par Le Devoir d'un premier portrait sur la véritable présence d'OGM dans l'assiette des consommateurs du Québec, la question était inévitable. «Mais une chose est sûre, au delà des résultats et de la présence ou non d'OGM dans un produit, dans une société pluraliste et démocratique, la transparence s'impose, dit Edith Deleury, de la Commission de l'éthique de la science et des technologies du Québec. On doit donner le droit aux gens de choisir. Et dans ce contexte, l'étiquetage obligatoire devient plus que nécessaire.»

Le Parti libéral est d'ailleurs du même avis, lui qui, avant les élections d'avril 2003, avait promis de «développer une politique rendant obligatoire l'étiquetage de tous les aliments contenant des OGM, qu'il s'agisse d'aliments non transformés, d'aliments transformés ou d'intrants utilisés dans la transformation», pouvait-on lire dans son programme. Une promesse réitérée d'ailleurs la semaine dernière lors du passage du même parti devant la commission de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (CAPA) portant sur la sécurité alimentaire.

L'idée plaît aux environnementalistes tout comme d'ailleurs aux pourfendeurs de transgènes et autres paniqués alimentaires chroniques. Mais si l'étiquetage obligatoire fait l'unanimité, y compris pour 84 % de la population canadienne sondée récemment par le gouvernement fédéral, sa mise en place pourrait bien rencontrer plusieurs écueils.

Les résultats du test en laboratoire commandé par Le Devoir donnent d'ailleurs le ton. Sur les 27 produits passés au crible par un laboratoire spécialisé, deux à peine contenaient des OGM dans une proportion supérieure à 5 %, quatre en possédaient entre 0,9 et 1,2 % alors que quatre autres n'avaient que d'infimes traces d'organismes manipulés.

Or, si la norme d'étiquetage actuellement étudiée par le fédéral était en vigueur au pays — ce qui n'est pas encore le cas —, deux produits seulement seraient considérés comme contenant des OGM. Sans pour autant s'en vanter publiquement. Les autres, avec traces ou non, pourraient librement circuler dans les allées des épiceries sans informer les consommateurs de leur teneur en Bt11, Mon810 ou RRS, du maïs et du soya améliorés en laboratoire pour des raisons économiques et environnementales.

Pour cause. Les règles élaborées en septembre dernier par le Comité sur l'étiquetage volontaire des aliments issus ou non de modifications génétiques — c'est son nom — prévoient en effet qu'en quantité inférieure à 5 %, l'étiquetage serait inutile. En quantité supérieure, c'est aux industriels (largement représentés à ce comité) de décider, l'étiquetage se voulant au Canada quelque chose de volontaire.

«C'est un projet d'étiquetage bidon, résume Éric Darier de Greenpeace. Et il est clair aussi que ces industries ont dû faire des tests similaires à celui commandé par Le Devoir. Le taux de 5 % n'est pas sorti d'un chapeau. C'est un seuil qui permet d'entrer le moins possible d'aliments dans la catégorie de ceux qui en contiennent.»

Mieux — pour les spécialistes de la bouffe à la chaîne, s'entend! —, sous l'effet de la transformation, la plupart de ces organismes aux gènes réécrits tendent à disparaître. C'est le cas par exemple dans les huiles de canola, de soya ou de maïs génétiquement modifié, les lécithines ou encore les produits fermentés et trop cuits. Avec, à la clef, l'impossibilité, même pour les outils les plus précis de détection actuellement sur le marché, de les détecter.

Le problème est dérangeant. Mais il renvoie aussi à une réflexion philosophique, croit François Belzile, ancien conseiller du gouvernement provincial en matière d'OGM: «Doit-on s'inquiéter des effets sur la santé d'un produit ou d'une substance qui n'apparaît pas dans un produit?», demande-t-il.

Les Européens semblent avoir trouvé la solution pour surmonter la difficulté technique liée à la purification des matières premières, purification qui fait disparaître l'ADN nécessaire pour retrouver un gène modifié. Depuis 2003, l'étiquetage des OGM dans l'Union européenne est obligatoire pour les aliments en contenant plus de 0,9 %. Mais aussi pour les produits obtenus à partir d'OGM mais n'en contenant plus que des traces. Point.

«C'est une question de traçabilité, croit Mme Deleury. Parce que la crainte des OGM n'est pas seulement associée à des questions de santé. Il y a aussi une dimension sociale et spirituelle à prendre en compte. Et au nom de la transparence, l'analyse des matières premières doit être à la base d'un système d'étiquetage et d'inspection», rappelle celle qui, en décembre dernier, a recommandé à Québec et à Ottawa d'amorcer enfin un débat intelligent et surtout ouvert autour des biotechnologies.

Cet étiquetage, les industriels pourraient bien, encore et toujours, y résister, en raison des coûts supplémentaires que la mise en place d'un tel système pourrait engendrer. Quant au gouvernement du Québec, sa politique sur le sujet reste encore incertaine.

«C'est la même chose avec le comportement des consommateurs face à un étiquetage, dit M. Belzile. Quand on leur demande s'ils veulent être bien informés, personne n'ose répondre non. Mais lorsque viendra le temps de lire une étiquette ou d'assumer un prix plus élevé pour l'étiquetage des OGM, plusieurs risquent de ne plus trouver les OGM aussi dérangeants.» Un paradoxe très humain qui se confirme d'ailleurs avec l'alimentation biologique, les gras trans, la malbouffe, les boissons gazeuses, le sucre...