Pénurie de stages pour les infirmières immigrantes

La présidente de l’OIIQ, Lucie Tremblay, reproche au gouvernement de « faire miroiter » à ces immigrantes la possibilité de travailler comme infirmières au Québec. 
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La présidente de l’OIIQ, Lucie Tremblay, reproche au gouvernement de « faire miroiter » à ces immigrantes la possibilité de travailler comme infirmières au Québec. 

Le Québec se prive de près de 400 nouvelles infirmières par an en raison du manque criant de stages disponibles pour les immigrantes qui ont obtenu un diplôme à l’extérieur de la province.

L’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) attribue la faute au gouvernement et juge la situation « inacceptable » pour des immigrantes à qui on a fait miroiter la possibilité d’exercer leur métier.

L’OIIQ reconnaît chaque année l’équivalence des diplômes d’en moyenne près de 800 infirmières formées hors Québec, que ce soit dans une autre province canadienne ou, plus souvent, dans un autre pays. La cohorte s’élevait à 786 infirmières en 2015-2016. De ce nombre, près de 700 pourraient accéder au permis en suivant une formation collégiale, mais il n’y a que 400 places. Les 100 autres infirmières pourraient obtenir leur permis grâce à un stage en milieu hospitalier, mais ces derniers n’acceptent plus de diplômées hors Québec à titre de stagiaires depuis décembre 2015. C’est ainsi que près de 400 infirmières qui pratiquaient dans leur pays d’origine se retrouvent complètement à court d’options.

C’est ce que dénonce un mémoire que l’OIIQ présentera mardi en commission parlementaire et que Le Devoir a pu consulter.

La présidente de l’OIIQ, Lucie Tremblay, reproche au gouvernement de « faire miroiter » à ces immigrantes la possibilité de travailler comme infirmières au Québec. « Il y a des obstacles systémiques qui constituent un goulot d’étranglement important », a-t-elle affirmé en entrevue.

Seulement cinq cégeps offrent le programme d’intégration professionnelle en milieu clinique pour les diplômées hors Québec en soins infirmiers.

« Le Québec se met dans une position de promesse non tenue », déplore l’OIIQ dans son mémoire, qui sera présenté dans le cadre de l’étude du projet de loi 98, qui modifie le Code des professions. L’OIIQ ajoute même qu’il est « immoral de créer de fausses attentes » et qu’il s’agit d’une situation « inacceptable ».

« La personne n’exercera pas la profession d’infirmière et elle devra occuper un autre emploi, remarque l’OIIQ dans son mémoire, parfois en deçà de ses compétences et moins bien rémunéré. Sachant cela, aurait-elle immigré ? »

Le projet de loi 98 a pour objectif de renforcer l’éthique et la gouvernance des ordres professionnels, et a été déposé par la ministre de la Justice, Stéphanie Vallée, en réaction aux recommandations de la commission Charbonneau.


Contre un commissaire avec plus de pouvoirs

L’OIIQ prend la parole pour dénoncer cette situation afin de démontrer au gouvernement qu’il fait fausse route en élargissant le rôle de l’actuel Commissaire aux plaintes de l’Ordre des professions. En devenant Commissaire à l’admission, ce dernier pourrait recevoir les plaintes relativement à l’admission à une profession et vérifier le processus d’admission tel qu’il est défini par les ordres professionnels.

Les pouvoirs de vérification, d’enquête, de recommandation et d’avis du Commissaire seraient étendus.

« On veut mettre un plaster sur une jambe de bois, dit Lucie Tremblay. Ce n’est pas par manque de volonté des ordres professionnels qu’on échoue à intégrer ces immigrants à l’emploi. Ça prend une réponse gouvernementale à un problème gouvernemental ».

L’accroissement des pouvoirs du Commissaire « n’améliorera pas la situation des candidats à l’admission de la profession. Il y a déjà suffisamment de recours possibles » pour les candidats dont l’équivalence est refusée et qui s’estiment lésés, estime l’OIIQ, qui reçoit moins de dix plaintes par an dans ce type de dossier.

Dans un mémoire présenté dans le cadre de l’étude du projet de loi 98, le Protecteur du citoyen du Québec a pour sa part estimé que l’élargissement du rôle du Commissaire aux plaintes de l’Ordre des professions lui permettra d’avoir une « vue d’ensemble sur le processus d’admission aux professions ». Le Protecteur émettait le souhait que le commissaire puisse ainsi intervenir adéquatement, spécialement dans le cas des personnes issues de l’immigration.

Le Barreau du Québec, tout comme l’OIIQ, s’oppose à l’élargissement du mandat du Commissaire aux plaintes. Les nouveaux pouvoirs seraient « trop larges » et « trop imprécis », écrit le Barreau dans son mémoire sur le projet de loi 98. Il reconnaît toutefois le rôle que peut jouer le commissaire pour les diplômés hors Québec, mais « au cas par cas, profession par profession ».

Pénurie terminée ?

Mme Tremblay se questionne sur les motivations des établissements de santé à fermer l’admission aux stages aux infirmières diplômées hors Québec. Est-ce parce que le système de santé est sous pression financièrement ? demande-t-elle. Ou plutôt parce que les emplois se font de plus en plus rares ?

Il semble loin le temps de la grande pénurie d’infirmières, constate-t-elle. « Ce que les jeunes infirmières me disent, c’est qu’elles ont de plus en plus de difficulté à se trouver un poste rapidement. Elles trouvent des emplois précaires, à temps partiel », constate Lucie Tremblay. Dans les quatre dernières années, on a diplômé 500 infirmières de plus que le nombre de départs à la retraite.

« Le MSSS, le plus grand employeur des membres de l’OIIQ, est actuellement moins enclin à recruter, ce qui entraîne à tout le moins une stagnation des effectifs infirmiers à son emploi et un désintéressement, de la part des établissements de santé, à accueillir et à encadrer des stagiaires, particulièrement lorsqu’ils sont formés hors Québec », constate l’OIIQ dans son mémoire.


Vers un « plan de déploiement »

Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Gaétan Barrette, affirme travailler actuellement au « plan de déploiement » des infirmières praticiennes spécialisées (IPS), de concert avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Le Devoir révélait hier que les IPS pourront exercer dans de nouveaux milieux, mais que le financement des programmes universitaires se fait attendre, alors que les programmes sont prêts pour l’automne 2017. « Nous avons pris l’engagement de former 2000 IPS en dix ans », a rappelé Julie White, l’attachée de presse du ministre Barrette.