OGM: la pointe de l'iceberg

Au lendemain de la publication par Le Devoir des résultats d'une analyse en laboratoire de 27 produits de consommation courante, le concert de réactions a sonné presque à l'unisson hier pour rappeler qu'en petites quantités ou non, les OGM doivent toujours être considérés comme des organismes à risques tant que leur innocuité n'aura pas été démontrée hors de tout doute. «Les résultats de cette analyse ne nous ont pas étonnés», a expliqué Mickaël Ricquart, analyste en agroalimentation chez Option Consommateurs. «C'est même assez proche de ce que nous pensions trouver. Mais cela ne nous rassure pas pour autant car s'il y a un danger avec les OGM, c'est dès l'apparition de traces que cela commence.»

Et des traces, il y en a. Mais peu, c'est-à-dire dans à peine quatre échantillons sur les 27 soumis à l'analyse dans un laboratoire français spécialisé dans la détection de transgènes. La technique utilisée, dite du PCR en temps réel, la plus précise actuellement sur le marché, a également permis de déceler une présence importante d'OGM (5 %) dans deux produits (un gâteau au chocolat et un mélange à crêpes) et une quantité moindre (entre 0,9 et 1,2 %) dans quatre aliments, dont des céréales à déjeuner et un produit pour bébés, le fameux Pablum au soja de la compagnie Heinz.

Notons au passage que l'entreprise américaine s'est engagée publiquement il y a plus d'un an à ne pas utiliser des ingrédients issus du génie génétique dans ses produits pour bébés. «Tous nos fournisseurs doivent nous garantir l'absence d'OGM dans leurs matières premières», a rappelé hier Holly Dickinson, porte-parole de la division canadienne de Heinz. «Nous procédons aussi à des tests maison avec la technique du PCR.»

Un lot semble toutefois avoir échappé aux fins limiers de Heinz, une entreprise dont le Pablum figure, depuis la réédition du Guide des produits avec ou sans OGM publié par Greenpeace, sur la liste verte des «sans OGM»... qui contient tout de même, pour l'échantillon passé au crible, 0,9 % de RRS (Roundup Ready Soybean), un soja modifié génétiquement par Monsanto, ainsi que des traces de Mon810, un maïs modifié en laboratoire par le même fabricant de transgènes. «Une chose difficile à expliquer», a reconnu Mme Dickinson en fin de journée hier.

Le guide de Greenpeace a d'ailleurs été mis à rude épreuve par l'analyse en laboratoire commandée par Le Devoir. Et pour cause. Car si le Jos Louis de Vachon, avec ses 5 % de RRS, voit sa place dans la liste rouge des produits «avec OGM» justifiée, il est difficile d'en dire autant de la pâte de tomate Hunt, des bières de Labatt, des jus Oasis et d'autres aliments mis à l'index par Greenpeace et que l'analyse en laboratoire a blanchis de tout soupçon. «Cette fois-ci», a commenté Éric Darier, spécialiste des OGM pour la multinationale de la «paix verte».

«Les résultats obtenus aujourd'hui pourraient être fort différents dans quelques mois en raison des réseaux d'approvisionnement en matières premières, poursuit-il. À preuve: les Corn Flakes de Kellogg n'ont pas laissé apparaître de traces de transgènes lors de cette analyse alors que ce même produit, testé il y a quelques années par nos collègues américains, a révélé une présence d'OGM.»

N'empêche: depuis des années, les pourfendeurs de transgènes dénoncent la présence d'OGM dans 70 % des produits transformés disponibles dans les épiceries du Québec. «C'est une hypothèse qui découle du fait que beaucoup de dérivés du maïs, du soja et du canola sont présents dans notre alimentation. Et ces trois produits existent en grande quantité dans des formes génétiquement modifiées», rappelle France Brunelle, conseillère scientifique au ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation (MAPAQ).

Peut-être. Mais la photographie fournie par le passage au crible de 27 aliments tend plutôt à montrer le contraire: 63 % des échantillons n'ont pas montré de traces d'OGM. «C'est facile à comprendre», explique François Belzile, professeur au département de phytologie de l'Université Laval et ancien conseiller du gouvernement en matière d'OGM. «Ce maïs, ce soya et ce canola sont surtout destinés à l'alimentation animale. Quand ils se retrouvent dans la chaîne alimentaire humaine, c'est sous forme de produits purifiés. Et les outils de détection actuels n'arrivent pas à les déceler.»

En effet, sous forme d'huile ou de lécithine, voire sujet à un processus de surtransformation, le code génétique d'un organisme vivant fini par disparaître, rendant du même coup l'OGM invisible aux instruments d'analyse. «D'où l'intérêt de tester les matières premières plutôt que les produits finis pour savoir s'ils proviennent du génie génétique», poursuit-il.

Greenpeace acquiesce, d'ailleurs persuadée que les dix échantillons testés positifs sur les 27 «sont en fait la pointe de l'iceberg», dit M. Darier. «C'est moins qu'on pourrait le croire. Mais la mesure a été faite à la fin de la chaîne, et ça veut dire qu'il y en a beaucoup en amont, dans les champs. Avec tous les risques que cela comporte.»

Et des risques, il y en a peut-être, faute de données contraires, ajoute pour sa part Frédéric Paré, du groupe de pression environnemental Équiterre. «On ne peut pas réduire le débat sur les OGM à leur seule présence ou non dans les assiettes des consommateurs, dit-il. Les OGM, ce n'est pas seulement une question de santé, c'est aussi une question de biodiversité, de développement régional, de souveraineté alimentaire, de contamination croisée... » Et, sur ces thèmes, les études scientifiques indépendantes aptes à rassurer les gens sont inexistantes, ont rappelé en choeur ceux qui rêvent de voir un jour les biotechnologies conjuguées au temps du principe de précaution.
1 commentaire
  • Stéphane Sauvé-Boulet - Inscrit 20 février 2004 14 h 20

    OGM ou aime pas: une question de gros bon sens!

    Et ce bons sens, c'est d'abord de constater que ces OGM sont d'abord et avant tout créés pour nourrir un "veau d'or" (Dollar) pas le peuple.

    Sommes nous près comme société à accepter la privatisation du vivant? Si oui, alors mesieurs, mesdames, allez de l'avant, vos coffres seront pleins et nos greniers vides. Car pendant que vous publiez les résultats de ces insipides analyses visant à déterminer le niveau de présence d'OGM dans notre nourriture, se propage des milliers de tonnes de semences infertiles où les paysans à qui on donnait les graines, en sont rendus quelques années plus tard à devoir les acheter. C'est le monde à l'envers.

    Prenez vous de la facon que vous voulez, une graine est faite pour donner d'autres graines. Entendons nous, si les semences sont génétiquement modifiées pour être infertiles c'est au premier chef, pour une raison financière. Pour le reste, vous pouvez continuer à débattre ad nauseam sur le pourcentage de présence d'OGM dans nos assiettes, pendant ce temps la précieuse bio-diversité de notre planète disparaîtra.

    À la lumière d'un tel risque, aussi faible soit-il, quels sont les options qui nous reste? Pour le moment, il n'y en a qu'une: établir un moratoire sur la commercialisation d'OGM sur le territoire Québecois. Une solution certes expéditive mais qui pourrait s'avérer à moyen et long terme, combien salutaire pour les pays qui se réveilleront à temps. Si vous voulez être souverain comme peuple, commencez par ce qui se trouve dans votre assiette.