Un entretien avec Michel Donato - J'ai vu le diable!

Le médecin m'a dit:
Photo: Patrick Sanfaçon Le médecin m'a dit: "Sir, you smoke, you die." J'ai répondu: "Thank you, doc." Ça s'est arrêté là.

Donato, comme on dit dans le milieu du jazz, a joué avec ses idoles, les Miles Davis, Bill Evans... S'il avait joué au hockey, il aurait été le coéquipier de Guy Lafleur. Cette année, il apporte sa contrebasse au Off-Festival et au Festival de jazz où, depuis 12 ans, il participe chaque été à la Petite École du jazz. Il n'a manqué le rendez-vous qu'une seule fois. Et il y est encore ce week-end.

- «J'étais en vacances depuis trois jours à Cape Cod à l'été 2000. C'était mon premier anniversaire de mariage — nous autres, on a pratiqué avant de se marier. Vers l'heure du souper, j'étais pas capable de rien tenir dans ma main gauche, j'échappais tout. Ma femme trouvait ça bizarre, puis elle remarque que mon visage a des petits spasmes, mais on ne sent rien, hein, moi, je n'ai rien senti... Ç'a passé. La semaine d'avant, j'avais eu le bras engourdi, mais je m'étais dit: "ça fait longtemps que je suis assis", j'étais mal assis. Quand on connaît pas les symptômes... À Cape Cod aussi, je me suis senti engourdi. Après le souper, on va prendre une marche à Provincetown, on voit une ambulance qui était stationnée, on s'approche, et je parle à la dame, qui me dit: "Montrez-moi votre nez, faites ceci, cela", et elle me dit: "Sir, you had a stroke." Dix secondes plus tard, j'étais couché dans l'ambulance avec un masque à oxygène, en direction de l'hôpital de Hyannis. Boum. Je suis resté deux jours et demi à passer des examens... une chance que j'avais des assurances, sinon je prenais une hypothèque! Deux jours et demi, 30 000 $US! En revenant, mon médecin m'a dit que j'étais béni des dieux. À l'hôpital, on m'avait dit: "a mild stroke"... et j'ai vu ce que j'aurais pu être, j'ai revu mon père... Mon père avait eu un accident vasculaire cérébral. Aujourd'hui, je joue, je reviens d'une tournée en Pologne, mais la première fois que j'ai repris ma contrebasse, je l'ai échappéeÉ et j'ai vu le diable! Et tu peux pas te fâcher, c'est pas bon! Ça donne rien, tu avances pas. Le neurologue m'a dit: "Faut pas avoir de stress, ça pompe!" J'avais pas le choix.

- Tu as dû être déprimé...

- J'étais complètement perdu. La foudre... J'ai arrêté complètement pendant un an. J'ai été chanceux, j'ai eu de bons médecins, j'ai été bien soigné. J'ai fait de la physio, j'ai vu les progrès, tranquillement. Mais il faut pratiquer religieusement les exercices qu'on te dit de faire. Je me suis installé une poulie à la maison, je fais travailler mon épaule gauche.

Je suis allé voir des concerts, en autobus. Je me suis aperçu qu'on avait un réseau d'autobus — je ne le connaissais pas! Je connais les systèmes de transport dans un tas de villes, mais ici, non! Un soir, je suis au Domaine Forget et je rencontre un grand neurologue amateur de jazz, on se met à jaser, et depuis, tous les lundis, on joue ensemble, avec d'autres qui aiment le jazz! Je donne pas des cours, mais je leur donne des petits conseils, pour avoir plus de plaisir... Des fois, je leur fait la surprise d'amener un ami musicien...

Le bon côté, c'est que j'ai arrêté de fumer. Le médecin m'a dit: "Sir, you smoke, you die." J'ai répondu: "Thank you, doc." Ça s'est arrêté là. J'ai perdu du poids — mais comme c'est difficile de maigrir! —, je mange mieux, je me suis mis à trouver la salade et les légumes bons tout d'un coup. Wow! Moi, je mangeais de la salade, mais j'avais toujours une saucisse italienne à côté. La cigarette et la saucisse, j'aimais ça, mais c'est fini. Je fais de sacrés bonnes salades! Et mes vinaigrettes! Si je maigris et que je mange bien, je n'aurai plus besoin de pilules, et ça, c'est une autre motivation.

- Tu as vu ta fin, toi?

- Ah ben oui! Tu apprends qu'on n'est pas grand-chose. J'aurais pu, d'un coup, être fini. Tu ne marches plus, tu ne parles plus, imagine... Mais j'étais pas fini.

- Quel est le ressort qu'on va chercher en soi?

- Moi, c'est le désir de jouer, je suis un grand passionné de musique et j'ai décidé que jouer de la contrebasse serait ma thérapie. Je me suis toujours mis dans des positions de duo où j'étais soliste, et j'ai recommencé à jouer comme bassiste. J'ai fait des balles, toutes sortes d'exercices, mais la dextérité, c'est mon instrument...

- Qu'est-ce que tu as appris de ton accident?

- À faire attention! On a sept petits-enfants, c'est un beau moment de la vie, ça, et il faut être en forme! La pension que tu as ramassée, il ne faut pas que tu la donnes aux médecins! Il faut que tu en profites pour bien vivre! Faut prendre soin de soi, mentalement aussi. Je prends de grandes marches chaque jour, je fais le tour du lac des Castors. Mon neurologue trompettiste, qui marche chaque matin, me dit: "Quand on marche, on pense!" On règle ses problèmes.

- On dirait que tes valeurs ont été brassées?

- Peut-être... J'apprends à vivre avec ça. Je m'aperçois que je fais plus attention aux gens... Autrement dit, quand tu te promènes en auto, tu manques plein de choses, quand tu marches, tu remarques plein de choses. Là, je suis ralenti, j'ai le temps de voir autre chose. Je suis moins tendu, je relaxe. C'est vrai que les valeurs changent, j'ai de l'admiration pour les malades qui s'en sortent.»

Michel Donato est un bon conteur, un blagueur. On allait se quitter quand il me lance: «J'ai perdu un peu de sensibilité dans ma main. Un jour, le neurologiste me donne une pièce de dix cents et me dit: "Serre-la. Serre-la encore. Encore. Plus fort... C'est une quelle année?"»



Une courte bio: http://www.ulaval.ca/mus/donato.htm

La semaine prochaine: Laurence Jalbert, quatre octaves de feu