Le retour à l’insémination maison?

L’insémination avec donneur et la fécondation «in vitro» ont longtemps été réservées aux couples hétérosexuels.
Photo: Marcel Mochet Agence France-Presse L’insémination avec donneur et la fécondation «in vitro» ont longtemps été réservées aux couples hétérosexuels.

Courante depuis des décennies dans les communautés LGBTQ, l’insémination maison, dite artisanale, demeure relativement taboue dans la communauté médicale. Elle reste aussi marginale chez les couples hétérosexuels infertiles, qui lui préfèrent généralement la procréation médicalement assistée. La fin du programme de procréation assistée signera-t-elle le retour de cette façon de concevoir ?

Avant le début des années 2000, les couples de femmes et les célibataires se voyaient encore refuser l’accès aux cliniques de fertilité et n’étaient pas autorisés à adopter au Québec, se souvient Mona Greenbaum, directrice de la Coalition des familles LGBT. Elle-même lesbienne et mère de deux enfants, elle explique avoir eu recours au sperme d’un donneur inconnu, commandé à une banque de sperme californienne. « Ils ont livré ça chez nous au Québec par Fedex », raconte-t-elle en riant. « On a fait des inséminations maison, et puis ça a marché. »

Une pratique « normale » ?

Depuis quelques années, la pratique de l’insémination artisanale a gagné en notoriété au Québec. On trouve, notamment sur Internet, des annonces où des hommes offrent leurs services aux femmes à la recherche de sperme de donneur.

« Ce n’est pas ce qu’on conseille », indique cependant Mona Greenbaum. Selon elle, le recours à des donneurs inconnus rencontrés en ligne est beaucoup moins commun — et souvent plus risqué — que le don dirigé de sperme, soit celui provenant d’une personne connue et avec qui il existe déjà une relation de confiance mutuelle. « Je pense vraiment que ce n’est pas la norme », dit-elle au sujet du recours aux donneurs trouvés sur Internet. « La norme, c’est de demander à un ami ou à un membre de la famille. »

« C’était vraiment très courant, très commun dans [mon] milieu », confirme Helen Hudson, une mère monoparentale par choix qui a eu recours à un don de la part de son ami Aaron Lakoff, en 2011. « Pour moi, c’était une façon de fonder une famille qui était bien connue », explique la mère célibataire, qui se présente comme femme queer. (Le terme queer, qui n’a pas d’équivalent en français, est utilisé par des personnes qui refusent de s’identifier exclusivement à une catégorie de genre ou à une orientation sexuelle précise.) « Ce n’était pas quelque chose d’étrange », dit-elle. « C’est quelque chose qui est tout à fait normal », renchérit Aaron Lakoff, qui compare son don de sperme à un don de sang ou de moelle épinière. « J’étais juste content d’aider une amie », affirme-t-il.

Comme de nombreux donneurs de sperme, il souhaitait simplement permettre à son amie de réaliser son projet parental.

Le tabou persiste
Cette pratique, pourtant bien documentée par la recherche, demeure assez peu mise en avant dans le milieu des cliniques de fertilité et de la périnatalité.

« C’est encore tabou », avance une sage-femme qui a demandé à demeurer anonyme. Selon elle, peu de professionnels de la santé seraient portés à recommander l’insémination artisanale par peur d’être tenus responsables en cas de problèmes durant la grossesse ou après la naissance. En effet, même si elle n’implique aucun rapport sexuel avec le donneur, l’insémination comporte tout de même des risques de transmission d’une infection transmissible sexuellement (ITS) à la mère ou d’une maladie héréditaire à l’enfant.

Des poursuites contre des banques de sperme ont déjà été intentées pour moins que ça…

« J’aurais très peur qu’on se mette à faire des dons dirigés comme ça, sans savoir dans quoi on s’embarque », s’inquiète pour sa part la psychologue clinicienne Susan Bermingham. Elle soutient que l’insémination artisanale avec un donneur connu soulève des enjeux psychologiques pour toutes les parties impliquées. Lorsqu’un couple hétérosexuel a recours à un don de la part d’un proche qui sera présent dans la vie de l’enfant, des questions complexes se posent, par exemple au sujet du rôle du donneur et de sa relation avec l’enfant et les parents, avance la psychologue.

Affiliée à la clinique Procréa depuis 1992 et auteure du livre Vivre avec l’infertilité, elle reconnaît toutefois être peu exposée à cette pratique. Elle dit être parfois consultée par des patientes qui souhaitent avoir recours à un don dirigé d’ovule (impossible sans intervention médicale), mais il est « très rare » qu’on la consulte en vue d’avoir recours au don dirigé de sperme.

Le don de sperme : option de dernier recours ?
Si le don dirigé suscite effectivement des questions d’ordre psychosocial, tant pour l’enfant que pour les parents d’intention ou le donneur, certains cas de procréation médicalement assistée (PMA) soulèvent des questions éthiques et juridiques encore plus épineuses. Or, ce n’est souvent qu’après avoir épuisé toutes les autres options médicales que les couples hétérosexuels infertiles sont dirigés vers l’insémination artificielle avec donneur.

Sans égard à la recommandation formulée par le commissaire à la santé et au bien-être en 2014, la RAMQ ne rembourse d’ailleurs que les dons anonymes provenant des banques de sperme. L’impossibilité pour l’enfant d’avoir accès à ses origines peut pourtant être une source de stress psychologique important, comme l’a démontré récemment la réalisatrice Marie-Hélène Grenier dans son documentaire Nés de sperme inconnu.

En clinique, le don dirigé n’est donc pratiqué qu’au privé et coûte environ 4000 $. Par comparaison, l’insémination artisanale ne coûte pratiquement rien. Étant donné qu’elle ne nécessite ni intervention médicale ni traitement en laboratoire, mis à part les nécessaires tests de dépistage d’ITS chez le donneur ou d’éventuelles consultations psychologiques, les coûts de l’insémination maison sont à peu près nuls pour le système de santé comme pour les parents d’intention.

« C’est possible de démédicaliser beaucoup de choses », assure Mona Greenbaum. Si elle reconnaît que certaines personnes ont besoin d’aide médicale pour concevoir un enfant, elle constate que le « modèle hétéroprocréatif naturaliste », qui prévaut dans les cliniques de fertilité comme dans la société, entretient cependant une conception « essentialiste » de la famille.

Ceci pourrait expliquer, en partie, pourquoi les couples infertiles ont peu tendance à recourir à l’insémination maison.

Par ailleurs, la Commission de l’éthique, de la science et de la recherche du Québec relevait dans son avis sur la procréation assistée en 2009 que le perfectionnement des techniques de procréation médicalement assistée tend à renforcer l’importance accordée au lien génétique par rapport au lien social. Alors que la prévalence de l’infertilité a triplé entre 1984 et 2010 chez les couples hétérosexuels canadiens, Statistique Canada rapporte en effet avoir constaté durant la même période une augmentation de la demande pour la procréation médicalement assistée.

Repenser la famille
« Je vois dans mon entourage des gens qui ont de la difficulté à avoir un enfant », relate Helen Hudson, qui s’estime chanceuse d’avoir conçu un enfant sans aide médicale avec le simple apport d’un donneur et le soutien de sa communauté, qui l’a accompagnée dans le processus. Elle précise que la démarche n’a rien de facile et compare son « cheminement émotionnel » à celui d’un couple infertile qui doit passer par plusieurs étapes dans l’espoir de concrétiser son projet parental.

« Il existe dans le monde beaucoup, beaucoup de types de familles », fait-elle valoir. Le modèle nucléaire hétéroparental est loin d’être le seul ou le meilleur, ajoute-t-elle. À ce chapitre, « les personnes queer sont vraiment à l’avant-garde », souligne Aaron Lakoff, qui estime que les trajectoires familiales atypiques contribueront éventuellement à faire évoluer les mentalités dans la société.

Alors que les réalités familiales contemporaines font que de plus en plus d’adultes élèvent des enfants avec lesquels ils n’ont aucun lien biologique, le fait qu’un enfant soit lié génétiquement aux deux parents est encore présenté comme l’idéal à atteindre, souligne Mona Greenbaum : « Toutes les autres façons de fonder une famille sont un peu perçues comme [étant] inférieures. » Ainsi, des femmes qui n’ont aucun problème de fertilité sont parfois soumises à des traitements très médicalisés et onéreux, comme la fécondation in vitro avec stimulation ovarienne, pour concevoir des embryons avec le sperme de leur conjoint.

« Ce n’est pas parce que tu partages un ADN avec quelqu’un que c’est ta famille. La famille, c’est beaucoup plus que ça ! » plaide Aaron Lakoff, qui s’est marié l’an dernier et envisage d’avoir des enfants avec sa conjointe. « C’est l’amour qui fait une famille, c’est la communauté qui fait une famille. »

La petite histoire de l’insémination artificielle

Pratiquée depuis le XVIIIe siècle, l’insémination artificielle est la plus ancienne technique de procréation assistée. Depuis la première insémination artificielle, en 1790, et le premier don de sperme, en 1844, les techniques de procréation médicalement assistée ont bien évolué. L’insémination avec donneur et la fécondation in vitro ont longtemps été réservées aux couples hétérosexuels. C’est dans ce contexte que s’est développée la pratique de l’insémination artisanale avec donneur.

 

L’insémination maison est pratiquée depuis des décennies dans la communauté LGBT, mais les liens de filiation en cas d’insémination avec du sperme de donneur ne sont encadrés par le Code civil du Québec que depuis en 2002. La promulgation de la Loi instituant l’union civile et établissant de nouvelles règles de filiation a permis de reconnaître aux parents de même sexe les mêmes droits parentaux que dans les familles hétéroparentales.

 

Avec l’adoption de la Loi sur la procréation assistée en 2004, le gouvernement fédéral est venu baliser l’usage de sperme de donneur. L’utilisation de sperme à des fins de reproduction assistée — considéré comme un médicament en vertu de la Loi sur les aliments et les drogues — est encadrée par des normes très strictes mises en place par Santé Canada en 1996.

 

Contestées par le gouvernement du Québec jusqu’en Cour suprême du Canada, certaines dispositions de la loi canadienne de 2004, dont l’article 10 qui rendait de facto illégale la pratique du don de sperme en dehors des cliniques de fertilité, ont finalement été abrogées en 2012.

 

La Coalition des familles homoparentales a depuis publié un Guide légal pour parents et futurs parents LGBT et un Guide pour futures mères lesbiennes et bisexuelles, cité en référence par la Fédération du Québec pour le planning des naissances dans un document de synthèse sur les techniques de procréation assistée.

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 juillet 2016 10 h 48

    Cette course à la "reproduction" humaine...

    un autre maillon à revoir, à repenser. Et cette course ne se produit pas que dans les laboratoires. Pourquoi, alors que les gens meurent, un peu partout dans le monde de malnutrition, de faim, faut-il encore et encore parler de "re-production"... En général,on devrait plutôt revoir à la baisse cette propension, cet appétit insatiable à l'augmentation de la population mondiale. Appétit qui est généré par ces consortiums mondiaux affairistes de toutes sortes :gouvernements et sociétés commerciales en mal de regarnir leurs coffres...de conforter leurs nombrils.

    Le verre est plein et déborde... Il est temps d'y mettre le holà ! Pour le bien de tous;
    surtout qu'aujourd'hui tout est reproduit pour être...en grande partie...jeté: humains aussi bien que produits de "sur-consommation".