Du «mangeur réel» au «mangeur idéal»

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Après la réflexion, la révision. La semaine prochaine, Santé Canada devrait officiellement annoncer son intention de revoir de fond en comble le fameux et incontournable Guide alimentaire canadien. Sans grande surprise, d'ailleurs. En effet, si la dernière version de cet outil de construction d'une vie saine et équilibrée, que tous — ou presque — connaissent, n'est pas très âgée, sa mise à jour, à l'heure où l'obésité et l'embonpoint font de plus en plus d'«adeptes» au pays, semble plus que nécessaire, estiment spécialistes de la nutrition et gardiens de la santé publique.

Le dernier Bulletin de santé des Canadiens, publié cette semaine par la Fondation des maladies du coeur, tend même à leur donner raison. Depuis les 30 dernières années, la proportion de personnes dont le poids dépasse largement les limites du médicalement acceptable n'a pas cessé d'augmenter au Canada, au point de faire actuellement peser «une des plus graves menaces à la santé publique dans l'histoire du pays», prévenait la fondation mardi. Et dans ce sombre portrait, le Québec ne peut même pas, avec 45 % de sa population souffrant d'une surcharge pondérale, aspirer à un statut de société distincte, la performance canadienne en la matière étant à peu près la même: 47 %.

Pis, l'obésité — sorte d'embonpoint extrême — rend de plus en plus frénétiques les aiguilles des pèse-personnes d'un océan à l'autre. Avec raison d'ailleurs puisque 15 % de nos contemporains souffrent aujourd'hui de cette adiposité excédentaire, soit une croissance de 50 % en trois décennies à peine. Rien de moins. Et, phénomène récent, ces «gros» sont aussi de plus en plus jeunes — parfois même très jeunes — avec, à la clef, l'apparition au seuil de la vingtaine du diabète de type 2 chez une clientèle d'ordinaire épargnée par cette maladie à ce stade de la vie.

Les temps changent. Et les habitudes alimentaires aussi... sans pour autant être les seules responsables de cet amas de gras. La sédentarité croissante de nos sociétés industrielles ou la qualité des aliments transformés offerts par les géants de l'agroalimentation y sont aussi pour beaucoup, a commenté la Fondation des maladies du coeur.

N'empêche, Santé Canada prend la chose très au sérieux depuis plus d'un an. Avec, dans sa ligne de mire, l'examen du Guide alimentaire canadien pour manger sainement — c'est son titre exact —, histoire de voir si, 12 ans après sa publication, ses principes sont toujours au diapason de notre époque. L'exercice administratif, rythmé par la lenteur et la multiplication des préconsultations, vise à établir si cet outil pédagogique continue, en ce début de siècle, «à promouvoir un modèle d'alimentation qui comble les besoins nutritionnels, favorise la santé et réduit au minimum le risque de maladies chroniques liées à l'alimentation», explique le ministère fédéral. Et la réponse semble déjà toute trouvée.

«En dix ans, il y a eu des changements importants dans les habitudes de consommation. Il faut sans doute en tenir compte aujourd'hui», dit la nutritionniste Marielle Ledoux, de la faculté de médecine de l'Université de Montréal. «Ce guide manque aussi beaucoup de cohérence», ajoute Paul-Guy Duhamel, président de l'Ordre professionnel des diététistes du Québec. «Et forcément, M. et Mme Tout-le-monde n'arrivent pas à s'y retrouver.»

Difficile de les en blâmer, d'ailleurs. En effet, avec son arc-en-ciel résumant l'univers des plaisirs gastronomiques en quatre catégories (produits céréaliers, fruits et légumes, produits laitiers, viandes et substituts) et son approche hautement théorique, le Guide alimentaire canadien n'a rien de très excitant. Et les illustrations, qui semblent sortir tout droit d'un livre scolaire des années 50, tout comme le calcul des portions quotidiennes — trois par-ci, quatre par-là — à ingurgiter par catégorie d'aliments, ne sont certainement pas pour l'aider à faire une percée significative dans la vie quotidienne des Canadiens.

Austère, le guide l'est. Même s'il permet la consommation, «avec modération», d'une très nébuleuse catégorie «autres aliments et boissons». Sans quantifier, étrangement, cette modération, laissant ainsi aux consommateurs le soin de s'y retrouver. Ce qu'ils ne font d'ailleurs pas très bien, révèle le compte rendu d'une enquête orchestrée par Santé Canada.

«Ils perçoivent [le calcul des portions] comme étant trop compliqué, peut-on lire. La difficulté de calculer le nombre de portions du Guide alimentaire lorsqu'on consomme des mets composés de divers ingrédients (comme les mets cuisinés ou une pizza) est aussi un autre des principaux désavantages.»

Le résultat, lui, est plus que prévisible. «Aujourd'hui, par exemple, un Québécois sur deux ne consomme pas le nombre minimum de fruits et légumes recommandé par le guide [de cinq à dix portions par jour]», dit Roxanne Guindon, de la Fondation des maladies du coeur. Au profit sans doute des «autres aliments» autorisés, dont la teneur en sucre, en gras trans et en calories vides semble un peu plus excitante même si elle bouscule au passage les pèse-personnes à travers le pays.

«Par contre, ce n'est pas un bout de papier qui va faire la différence», estime Paul-Guy Duhamel qui, toutefois, plaide lui aussi en faveur d'une révision du guide, un outil d'éducation populaire très efficace, selon lui, quand son utilisation est bien encadrée. «Cela doit donner une idée claire de ce que doit être une alimentation optimale. L'idéal, en somme, vers lequel on doit tendre. Mais ce n'est pas une fin en soi. Il doit avant tout susciter la réflexion»... et être davantage pratique que théorique, ajouteraient les spécialistes français en santé publique, dont le lancement du tout premier guide alimentaire, en septembre 2002, avait fait sensation de l'autre côté de l'Atlantique.

Et pour cause. «Inspiré par les programmes de nutrition et l'approche en matière d'éducation et d'alimentation développée dans les dernières années au Québec», résume l'un de ses auteurs, Serge Hercberg, ce guide met à l'honneur le «mangeur réel» plutôt que le «mangeur idéal». «On voulait que les gens se reconnaissent dans ce guide, poursuit-il. En effet, pour être efficace, une politique de nutrition doit faire partie de la réalité des gens et s'inscrire dans leur mode de vie.»

Le résultat, vendu deux euros — «pour donner de la valeur à ce document», souligne M. Hercberg —, est tout simplement surprenant. Après les recommandations générales d'usage (manger plus de fruits et de légumes, consommer des aliments riches en calcium, limiter la consommation de gras saturés, de sucre et de boissons alcoolisées... ), le guide se décline selon un profil d'utilisateur aux intitulés sans équivoque: «La bouffe, je m'en fous», «Je mange un sandwich tous les midis», «Je ne cuisine pas», «J'aime boire»... Chaque profil renvoie à des conseils clairs et personnalisés, voire à des astuces ou des idées de recettes concoctées par de grands chefs européens, histoire de mener les consommateurs à respecter un peu plus les recommandations nutritionnelles.

Un exemple? Dans le profil «J'ai du mal à joindre les deux bouts», le guide recommande entre autres, outre le fait de consommer des légumes secs, riches en fibre et bon marché, de «contrôler [son] budget boisson»: «La seule boisson indispensable est l'eau, et c'est également la moins chère, peut-on lire. À l'opposé, les boissons sucrées sont chères et sont des facteurs de déséquilibre nutritionnel.»

La remarque ferait sans doute sourciller Refreshments Canada, un puissant groupe de pression au pays, représentant l'industrie de la boisson gazeuse riche en calories et en sucre, qui, comme Kellogg Canada et ses céréales au sucre ou Hershey et ses chocolats au gras, a été consulté par Santé Canada pour «évaluer la révision» du guide. Une participation qui fait d'ailleurs sourire M. Hercberg, «les acteurs économiques» ayant été exclus des consultations en France puisqu'ils ne «peuvent être des émetteurs crédibles pour promouvoir la santé publique», dit-il.

Peut-être. Mais dans le processus d'évaluation en cours ici, les industriels et groupes commerciaux sont numériquement plus nombreux que les associations des professionnels de la santé. Et leur présence devrait encore se faire sentir lorsque la révision pure et dure du guide s'amorcera.

Que le très puissant Institut canadien du sucre y soit partie prenante, cela n'inquiète guère le président de l'Ordre des diététistes du Québec. «Car ce n'est pas un groupe qui détient la vérité, et son message va entrer en concurrence avec d'autres discours et d'autres intérêts commerciaux, sociaux ou politiques divergents», dit Paul-Guy Duhamel, qui souhaite qu'en bout de course, cela donne une nouvelle mouture du guide qui s'inscrive davantage dans l'air du temps. Avec plus de place accordée au poisson et aux protéines d'origine végétale, plus de cohérence avec le nouvel étiquetage nutritionnel ou les portions que l'on retrouve aujourd'hui dans le milieu de la restauration et, surtout, plus d'harmonie avec les connaissances scientifiques actuelles en matière de santé et d'alimentation.

D'autres espèrent aussi y voir apparaître des photos plus attirantes, des aliments «convenant à divers groupes ethniques, de même que des aliments préemballés, des mets composés et des aliments qui répondent aux besoins des végétariens», peut-on lire dans le compte rendu d'une rencontre entre «parties intéressées» par le guide à l'appel de Santé Canada.

Une perspective d'avenir pour le guide, mais il faudra toutefois attendre plusieurs années et voir passer de nombreuses consultations avant de voir si Santé Canada, au nom de la santé publique, souhaite y succomber. Et, surtout, dans quelle forme et avec quels compromis.