Quand la punaise met la santé publique à l’épreuve

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir En cas d'infestation, le nettoyage à fond à la vapeur chaude des vêtements, literies, rideaux et de tout mobilier rembourré susceptible d’avoir été contaminé est essentiel.

« Jen ai marre de ces vampires. Je suis en dépression depuis l’arrivée de ces bestioles. Je m’en vais vers un monde meilleur », a écrit Louise avant de sauter du balcon de son appartement en HLM le 3 juin 2009. Le coroner avait conclu que l’infestation de punaises de lit dont était victime la femme, déjà fragile psychologiquement, avait poussé celle-ci au suicide.

Louise, 62 ans, souffrait d’un trouble bipolaire et avait des problèmes de dépendance au jeu et à l’alcool. Six semaines avant sa mort, elle avait découvert des punaises de lit dans son appartement. Un exterminateur était intervenu, mais, quatre semaines plus tard, les bestioles étaient de retour. Elle tenta de résilier son bail, en vain. Abstinente, elle se remit à boire et à jouer au casino.

La nuit fatidique, elle découvrit un peu de sang sur sa robe de nuit. Convaincue que les punaises étaient revenues, elle laissa une note de suicide. Elle appela aussi son employeur pour l’avertir qu’elle ne serait pas au travail le lendemain. Mesurant la gravité de la situation, ce dernier contacta le 911. Lorsque les policiers arrivèrent, ils tentèrent de la convaincre de ne pas sauter de son balcon, mais ils échouèrent.

Selon la Dre Stéphanie Burrows, qui a relaté son histoire tragique dans un journal scientifique, c’est le seul cas rapporté de suicide causé par les punaises de lit dans la littérature scientifique.

État de choc

N’empêche que les victimes d’une infestation souffrent souvent d’insomnie et d’anxiété, et ont des symptômes dépressifs.

L’appartement de Marie, dans un grand immeuble à logements situé dans Lanaudière, était infesté de punaises de lit. Après un traitement bâclé par le propriétaire et trois nuits sans dormir, la jeune femme s’est retrouvée à l’urgence, en proie à une crise de panique. Elle craignait aussi d’avoir respiré des produits toxiques puisque l’exterminateur ne lui avait pas demandé de quitter son appartement. « J’ai déménagé avant de virer folle, raconte-t-elle. Je n’ai presque rien gardé de peur de transporter des punaises. »

Julie Miller est intervenante sociale à la clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles. Régulièrement, elle accompagne des personnes aux prises avec des infestations de punaises. « Quand elles nous contactent, elles sont dans un état de panique, de choc, voire de traumatisme », raconte-t-elle.

Première étape : dédramatiser la situation. « On dresse un plan d’intervention avec la personne. Au besoin, on la soutient dans les démarches à faire, on s’assure que les protocoles sont suivis pour garantir que les traitements vont fonctionner. »

Au besoin, des entreprises d’économie sociale sont mises à contribution pour le ménage et un hébergement temporaire peut même être trouvé dans les cas extrêmes. « C’est un problème qui amène de la stigmatisation sociale, les gens se sentent regardés et ils ont honte, ils s’isolent, déplore Mme Miller. Notre rôle en est aussi un d’éducation avec le voisinage. »

Encore du chemin à faire

Si les lésions peuvent parfois s’infecter, c’est en effet surtout la santé mentale qui est un enjeu dans le cas d’une infestation de punaises, affirme le directeur de la santé publique de Montréal, le Dr Richard Massé. « Il ne faut pas avoir honte, car le problème peut s’amplifier jusqu’à devenir intolérable », dit-il.

« Les gens qui vivent une infestation ont jusqu’à cinq fois plus de problèmes d’anxiété et de troubles du sommeil », rapporte-t-il. Les produits chimiques utilisés lors de l’extermination peuvent aussi être toxiques, et il importe de confier le tout à des experts certifiés, rappelle le Dr Massé.

Pour lui, étant donné les conséquences sur la santé, « il faut intensifier les efforts pour lutter contre les punaises ». Dans certains immeubles, le problème est récurrent. Et si la situation est prise au sérieux désormais dans les HLM, il en va autrement chez les propriétaires privés. « On a encore du chemin à faire, ce n’est pas tout le monde qui est au courant de ses responsabilités », confirme Mme Miller.

Des « taxis » à microbes

Et si les punaises de lit pouvaient transmettre des maladies humaines ? Avec l’épidémie qui prend de l’ampleur, c’est une crainte pour la santé publique. Plus de 40 micro-organismes différents peuvent être transportés par des punaises, ont montré des études. En laboratoire, des chercheurs ont même observé la transmission de la fièvre des tranchées et de la maladie de Chagas par des punaises sur des modèles animaux. Mais aucune étude n’a pu prouver qu’une maladie avait pu être transmise par une punaise chez l’humain. Voilà qui est rassurant ! Dans un article publié en janvier dans le journal Archives of Dermatologic Research, des chercheurs californiens avancent l’hypothèse que les punaises possèdent un système immunitaire capable de neutraliser les agents pathogènes, faisant d’elles de bon « taxis » à microbes, mais sans les transmettre.

Consultez la suite du dossier