«Mourons vivants!»

Gabriel Ringlet tend l’oreille aux patients condamnés dans la dernière ligne droite de leur vie.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Gabriel Ringlet tend l’oreille aux patients condamnés dans la dernière ligne droite de leur vie.

En 2002, la Belgique légalisait l’euthanasie volontaire. Quatorze ans plus tard, Gabriel Ringlet, prêtre, auteur et accompagnant en soins de fin de vie, bouscule les idées reçues en affirmant que rien ne distingue sédation palliative et euthanasie, comme le disent certains médecins. Pour ce croyant, la société a le devoir moral d’accompagner les mourants coûte que coûte. Peu importe leur choix.

Gabriel Ringlet appelle un chat un chat. Après huit ans passés au chevet des mourants, il dénonce les « jeux de mots éthiques » et les nuances sémantiques brandis par ceux qui s’opposent à l’aide à mourir, refusant de « collaborer » à la mort. En porte-à-faux avec la position officielle de l’Église, il vante la lucidité des malades qui, en minorité, demandent à mourir « encore vivants » et prône le jusqu’au-boutisme dans l’aide apportée à ceux qui choisissent le moment de leur ultime rendez-vous.

« J’essaie de ne pas parler d’hypocrisie. Le mot est fort et je pense que les gens sont sincères. Mais quand des évêques privilégient la sédation, montrez-moi que cela est mieux. Je n’en suis pas du tout convaincu », lance celui qui a pour métier de tendre l’oreille aux patients condamnés dans la dernière ligne droite de leur vie.

Guerre de clocher

« Pour moi, un mince papier de cigarette sépare l’aide à mourir de la sédation. Dans les deux cas, on construit la mort de l’autre. Mettre quelqu’un dans le coma définitivement, c’est aussi s’éloigner de l’esprit des soins palliatifs, car on coupe la relation et toute forme de communication », affirme cet auteur, ex-journaliste et ex-vice-recteur de l’Université de Louvain, en Belgique.

Les objections de conscience, évoquées par des soignants ou des autorités religieuses pour refuser l’euthanasie, sont incompatibles avec l’essence même de l’accompagnement palliatif, croit-il. Elles nient l’impuissance de la médecine face aux 5 à 10 % des mourants dont la douleur, physique ou psychique, ne peut être soulagée.« Quand on parle de la sédation comme alternative, on sait qu’on précipite la mort. L’euthanasie, ça a l’air spectaculaire parce que ça se passe en deux minutes. Mais dans les deux cas, on provoque le décès. Toujours. Les deux décisions sont graves. Le paradoxe devient encore plus grand lorsque la sédation se fait vite, vite, parce que la morphine ne fonctionne plus. Quel accompagnement offrons-nous au patient ? À moins qu’il ait voulu cette fin, on l’abandonne », estime l’auteur.

Pour une mort lucide

Gabriel Ringlet, qui se défend d’être un militant pro-euthanasie, invoque plutôt un devoir de solidarité totale envers ses patients. Fermer la porte à cette demande ultime, c’est ouvrir toute grande celle de bien pires souffrances. Il raconte à cet égard l’histoire d’un père démoli par la fin horrible vécue par sa fille, internée en raison d’une grave maladie mentale la condamnant à des crises répétées. Après avoir vu ses demandes d’aide à mourir refusées à répétition, la jeune femme s’est tranché la gorge dans sa chambre d’hôpital. Le prêtre se désole de l’absurdité de la situation de familles frappées par ces suicides violents ou plongées dans l’agonie interminable de leurs proches inconscients, vécue jusqu’au dernier râle. Pourquoi ?

« On ne parle jamais du désespoir et de la souffrance des mourants qui se suicident. C’est l’horreur, la solitude, le choc pour l’entourage. Franchement, c’est dix fois mieux d’avoir une mort plus apaisée, plus fraternelle, entourée, que d’en arriver là. La sédation, elle, n’a du sens que si les personnes disent : “Endormez-moi, je ne veux pas voir ma fin en face”. C’est leur choix. Il doit y avoir une panoplie d’options, pour toutes les situations », dit-il.

Un fossé inacceptable

De passage au Québec la semaine dernière, Gabriel Ringlet s’offusque de l’opposition farouche à l’aide à mourir affichée par certains milieux des soins palliatifs (notamment de la majorité des maisons de soins de fin de vie). Un non-sens, dit-il. « On ne peut pas dire : “Aller voir ailleurs si vous voulez l’aide à mourir !” On peut avoir ses objections personnelles, mais une fois que la loi est votée, il y a une obligation de résultat, un droit qui doit s’appliquer à tous de manière égale. L’institution doit rester fidèle au patient », plaide l’auteur, dont le dernier livre traite de l’accompagnement spirituel jusqu’à l’euthanasie.

En France, le débat houleux sur l’aide à mourir a abouti en janvier dernier à l’adoption d’une loi généralisant le droit à la sédation profonde, tout en interdisant l’aide à mourir. « Ce n’est que le résultat d’un compromis politique entre socialistes et républicains. Il faut que le projet de loi canadien évite cela. En Suisse, on a dérivé vers le suicide assisté, pour protéger les médecins. Le résultat des courses, c’est qu’on laisse encore le patient seul avec sa mort. On stoppe l’aide. Ce ne doit pas être un strict acte technique. S’il y a un mot auquel je tiens, c’est la solidarité jusqu’au bout. »

Rendez-vous avec la mort

Depuis la légalisation de l’euthanasie en 2002, les demandes d’aide à mourir ont explosé en Belgique. Certains jugent même que le plat pays a perdu le « contrôle » et que tous les dérapages sont possibles. Mais Gabriel Ringlet affirme au contraire que la légalisation a permis de « rendre la mort présente dans la vie » et de renforcer l’accès à des soins palliatifs de qualité gratuits, dans toutes les régions. La fin de vie a été discutée, valorisée, apaisée. « Le temps dévolu par les infirmières pour les patients en fin de vie a été doublé. »

En brisant l’ultime tabou, la loi belge a aussi « libéré la parole » et percé le nuage noir qui planait sur plusieurs patients en fin de vie, terrorisés par la crainte d’une agonie atroce, vide de tout sens. « L’expérience vécue en Belgique, c’est que, dans presque un cas sur deux, quand le patient reçoit une écoute positive à sa demande, la mort vient souvent naturellement. Il y a un apaisement très clair. »

Convaincu que l’on meurt désormais plus dignement en Belgique, Gabriel Ringlet, rappelle que l’aide médicale à mourir ne concerne que 2 % des patients et ne trouve son sens que dans un système où l’on prend au sérieux toutes les formes de fin de vie. « On doit tout faire pour que les gens soient le plus vivants possible, jusqu’à leur dernier souffle. Mourons vivants ! »

«Vous me coucherez nu sur la terre nue»

L'accompagnement spirituel jusqu'à l'euthanasie
Gabriel Ringlet
Albin Michel, 2015
 

L’aide médicale à mourir en cinq dates

Mars 2012 Au Québec, la Commission d’étude spéciale sur la question de mourir dans la dignité, créée en 2009, dépose un rapport recommandant d’ajouter l’aide médicale à mourir aux options offertes aux personnes en fin de vie.

Juin 2013 Le gouvernement de Pauline Marois dépose le projet de loi 52 concernant les soins de fin de vie.

Juin 2014 Le projet de loi 52 est adopté à l’Assemblée nationale par 94 voix contre 22.

Février 2015 Dans un jugement unanime, la Cour suprême déclare que l’aide médicale à mourir doit être légalisée au Canada et donne un an à Ottawa pour modifier le Code criminel. Ce délai a depuis été allongé de quatre mois, jusqu’au 6 juin 2016.

Avril 2016 Le gouvernement de Justin Trudeau dépose son projet de loi sur l’aide à mourir.


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