Des professionnels de CLSC lancent un cri du coeur

Des professionnelles de la santé estiment depuis quelques mois qu'il y a une dérive importante tant pour les patients que pour leur responsabilité professionnelle.
Photo: iStock Des professionnelles de la santé estiment depuis quelques mois qu'il y a une dérive importante tant pour les patients que pour leur responsabilité professionnelle.

Elles sont physiothérapeute, ergothérapeute et travailleuse sociale en soins à domicile. Mais depuis quelque temps, elles peuvent de moins en moins exercer leur métier, débordées par des dossiers qui relèvent, selon elles, des soins infirmiers. Pendant ce temps, les patients qui auraient besoin de leur expertise attendent.

Trois professionnelles oeuvrant en CLSC dans la grande région de Montréal ont confié leur désarroi au Devoir. Elles dénoncent ce qu’elles estiment être une dérive tant pour les patients que pour leur responsabilité professionnelle.

C’est sous le couvert de l’anonymat qu’elles ont accepté de partager leur histoire avec Le Devoir.

Interchangeables

Tout a commencé il y a quelques mois, racontent les trois femmes, entre deux visites à domicile. Déjà débordées, les professionnelles de la santé ont vu atterrir sur leur bureau des dossiers de patients pour lesquels on leur demandait d’exercer le rôle d’intervenant pivot, sans que les patients en question correspondent à leur domaine de compétence.

En soins à domicile, l’intervenant pivot est responsable de l’évaluation des patients et de la coordination de leurs soins. Les évaluations doivent être mises à jour aussi souvent que l’état du patient évolue.

Andrée* est physiothérapeute. Apparaît il y a quelques mois un premier dossier. La problématique du patient : polymédication, ou le fait de prendre de nombreux médicaments en même temps. « C’est très, très loin de mon champ d’expertise, soupire-t-elle. On me l’a imposé. » Inquiète pour sa responsabilité professionnelle, elle a commencé par refuser. En pure perte. « Je suis pourtant imputable. L’autre intervenante au dossier me demande quelle est la meilleure intervention pour abus de substance… Je ne me sens pas tout à fait dans mon élément ! »

Joannie, qui est ergothérapeute, a vécu une situation similaire avec un patient en fin de vie dont l’état nécessitait des prises de sang fréquentes. « Ce patient avait clairement besoin d’une infirmière pivot. Je n’avais même pas accès aux résultats », relate-t-elle. Il devenait compliqué de coordonner l’envoi d’infirmières pour ses prélèvements et la gestion des résultats dans ce contexte.

Elle estime qu’entre le cinquième et le quart des patients pour lesquels elle assure le pivot sont en dehors de son champ de compétence.

« Dans la tête des gestionnaires, nous sommes interchangeables parce que nous faisons toutes des soins à domicile », déplore Chantal, qui est travailleuse sociale.

Des listes d’attente parallèles

Une fois un patient évalué, « il disparaît de la liste d’attente même s’il n’a pas de services », dénonce Andrée. Pour les trois professionnelles, c’est dans l’objectif de faire fondre les listes d’attente en soins à domicile qu’on leur confie autant de dossiers qui ne relèvent pas de leur expertise.

Pendant ce temps, des patients qui auraient besoin de physiothérapie ou d’ergothérapie attendent. Elles ont de moins en moins de temps à leur consacrer. Elles appellent ces patients qui attendent dans l’ombre la liste d’attente parallèle. Cette dernière « n’intéresse pas le ministère, dit Chantal. Nous devons délaisser notre travail pour être pivot. »

« Je suis de moins en moins physio », affirme Andrée, qui en est venue à se demander, malgré les nombreuses années passées dans le réseau, s’il ne serait pas mieux pour elle de quitter le métier, dans ces conditions.

Ses deux collègues opinent du chef. Elles y pensent, elles aussi. Pas pour aller au privé. Pour faire autre chose, carrément. « S’occuper des chevaux, tiens », lance Joannie.

« Avant, j’avais 20 à 25 patients actifs. Maintenant, on me demande d’en suivre 50 et d’être pivot dans les trois quarts des cas, relate-t-elle. Je ne peux plus prendre de nouveaux dossiers en ergothérapie, juste de nouveaux dossiers de pivot. »

Elles sont à bout de souffle. « On s’entraide, car nous sommes toutes en mode survie », confie Andrée.

« Je tremble comme une feuille quand je pense à tout ce que j’ai à faire », dit d’ailleurs Joannie avant de partir terminer sa journée de travail.

 

*Les prénoms ont été modifiés


Un cas qui ne serait pas unique

Selon l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS) le vécu de ces professionnelles n’est pas unique. Le syndicat observe que les établissements de santé mettent de la pression pour que les évaluations des patients soient faites rapidement. « Nos membres nous indiquent qu’il y a beaucoup de pression pour avoir de bonnes statistiques », indique la présidente de l’APTS, Carolle Dubé. Mais ensuite, les services ne suivent pas rapidement, ajoute-t-elle. « Les professionnels procèdent aux évaluations mais n’ont pas le temps ensuite pour les suivis. Les patients ont l’impression qu’ils auront des services, mais ce n’est pas le cas », déplore Mme Dubé.
8 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 9 mai 2016 03 h 17

    Merci !

    « On s’entraide, car nous sommes toutes en mode survie », dit tragiquement Joannie.
    Voilà le juste portrait qui peut être élargi à tous ces Québécois qui, le percevant ou ne s'en appercevant même pas, se trouvent sous une domination politique canadienne habilement grandissante depuis 1995.
    Raison pour laquelle nous devons nous retrousser les manches et ne pas trembler dans l'action. Et cela, bien qu'il serait tout à fait normal de le faire quand on pense à la pente qu'il nous faut tous remonter dorénavant...
    Isolés individuellement tel le Canada nous aime et ne cesse de nous y contraindre, nous sommes en difficulté.
    Mais ensemble, unis dans la nécessité d'agir, nous sommes invincibles.

    Merci Mesdames, merci sincèrement à vous quatre..., de votre attachement à nous informer de la situation que trois de vous vivez en première ligne de front social !
    Elles qui sont déjà et depuis longtemps au combat pour briser l'isolement et l'abandon qui s'ajoutent à la maladie ou au handicap.
    Sans conteste possible, vous êtes de celles qui jamais n'ont abandonné la lutte pour plus d'humanité au Québec.
    Vous êtes donc au premier rang de notre fierté d'humains.

  • William Dufort - Abonné 9 mai 2016 03 h 46

    Une liste d’attente parallèle qui " n’intéresse pas le ministère...". Bien voyons donc. Le ministre qui a toujours raison sur tout va nier en bloc ces "allégations" et traiter de paresseuses ces chialeuses ingrates...

  • André Nadon - Abonné 9 mai 2016 07 h 10

    La tricherie qui s'incruste partout.

    Voilà la nouvelle façon pour le PLQ de fausser les données pour bien paraître au niveau de l'électorat et présenter des résultats prouvant leur efficacité.
    Nous savons tous que l'argent disponible va aux médecins alors qu'il devrait aller aux patients.
    Les Drs Couillard et Barrette en sont les responsables. L'un couvre son ministre, essentiel pour l'atteinte de son objectif et l'autre qui en profite pour s'adonner à ce qu'il connaît le plus: l'intimidation en guise de moyen.
    C'est l'image de notre Québec où deux nations s'affrontent depuis la Conquête et dont la nation majoritaire, d'abord par la force puis par le contrôle politique, a convaincu nos élites que, indépendants, nous étions condamnés à " la misère ", ce que nous subissons depuis la Conquête.
    Soyons rassurés, ils nous aiment et continuons à les élire et gaspiller nos ressources.

  • Patrick Daganaud - Abonné 9 mai 2016 08 h 30

    Le charcutage de Barrette

    Le degré suprême de la nullité absolue conduit les destinées de notre santé collective.

    Cela est vrai de l'entièreté de la gouvernance libérale.

    Les impacts sont désastreux et notre regard ne parvient à se poser que sur de la désolation.

    Et la population maso qui en redemande!

    Barrette crée des dommages incommensurables et là où sa main passe, tout trépasse : les patients, les services, les intervenants, les expertises.

    Le seul objectif libéral est d'arracher aux gens le filet social, tissé de longues luttes, qui les avait protégés. Cela prendra des décennies à le remettre en place et il faudra d'abord chasser ce gouvernement qui trahit son peuple et l'amadoue à grandes doses d'anesthésiques.

    Et les syndicats qui laissent faire ou qui bloguent pour compenser leur inertie coupable. Une majorité d'entre eux ont à leur tête des mauviettes devenues complices.


    Qui sonnera le réveil?
    Quand retentiront à nouveau les casseroles du ras-le-bol?

    Peuple à genoux, relèveras-tu la tête?
    Terre de zombis.
    Ton gouvernement te promène de lobotomie en lobotomie.
    Quelle secousse sismique va-t-elle te réveiller?

  • Yvon Bureau - Abonné 9 mai 2016 08 h 34

    Admiration et gratitude

    aux professionnels des CLSC.
    Longue vie à vous, secondés+++