Austérité économique et menaces écologiques: un cocktail explosif

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
« C’est clair que le secteur de la santé publique représentait 2 % des dépenses de santé et il a été coupé à hauteur de 30 ou 40 % l’année dernière. Il n’y a pas de magie possible, […] », déplore la professeure Astrid Brousselle.
Photo: Getty Images « C’est clair que le secteur de la santé publique représentait 2 % des dépenses de santé et il a été coupé à hauteur de 30 ou 40 % l’année dernière. Il n’y a pas de magie possible, […] », déplore la professeure Astrid Brousselle.

Ce texte fait partie du cahier spécial ACFAS 2016

En 2015, le réseau de la santé publique s’est fait imposer une réduction de 33 % de son budget, soit des coupes de 23,7 millions de dollars. Qu’en est-il de la santé de la population, aux prises avec les changements climatiques, dans un contexte d’austérité économique ?

Astrid Brousselle est professeure au Département des sciences de la santé communautaire à l’Université de Sherbrooke, chercheuse au Centre de recherche de l’hôpital Charles-LeMoyne et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en évaluation et amélioration du système de santé. Elle possède une expertise sur l’analyse du système de santé. Elle présentera le colloque « Austérité économique et menaces écologiques : vos solutions pour repenser la recherche et l’action en santé publique ». « Je trouve qu’on a la responsabilité comme chercheur de contribuer aux problématiques contemporaines. L’an dernier, au moment de proposer ma programmation de recherche, et en tant que citoyenne, je me sentais très interpellée par la question de la non-soutenabilité de l’activité humaine », raconte la chercheuse, qui tente d’associer ses étudiants pour qu’à leur tour ils puissent s’engager et faire en sorte que la recherche ait une véritable influence dans la société.

Si au Québec on connaît actuellement une grande période d’austérité économique, d’un point de vue mondial, on vit une problématique qui est liée à la non-soutenabilité de l’activité humaine et au réchauffement climatique. Or, on est dans un contexte de coupes draconiennes dans la santé publique : « On perd donc notre capacité institutionnelle d’agir sur ces problématiques et c’est dans ce contexte qu’on a décidé d’organiser ce colloque et d’amorcer une réflexion sur le rôle de la santé publique », ajoute Astrid Brousselle.

Comment se porte la santé publique?

« C’est clair que le secteur de la santé publique représentait 2 % des dépenses de santé et il a été coupé à hauteur de 30 ou 40 % l’année dernière. Il n’y a pas de magie possible, on a perdu beaucoup de ressources dans le secteur qui venaient en soutien aux programmes qui étaient déployés à l’échelon provincial », explique la chercheuse. Cette réalité nous amènerait-elle à être incapables de faire face à une crise ? « Je crois que les ressources encore présentes en santé publique font leur possible et travaillent de leur mieux pour maintenir les programmes, mais c’est sûr qu’elles font face à des contraintes financières qui sont énormes. »

La recherche en santé publique est financée par l’intermédiaire d’organismes subventionnaires et c’est encore dans ce domaine qu’il reste une possibilité d’action : « Je crois qu’il est possible de travailler ensemble en associant le secteur de la recherche et les gens en santé publique ainsi que, de façon beaucoup plus large, des partenaires comme les organismes à but non lucratif, les municipalités et les gens des ministères du Transport et des Municipalités. C’est l’avenir. Si on veut répondre aux enjeux de modification du climat, à la question de la non-soutenabilité de l’activité humaine, ça va passer par une action intersectorielle », affirme Astrid Brousselle.

La croisée des chemins

La publication en 2015 du rapport de la commission Rockefeller-Lancet sur les changements climatiques amène à penser que « la manière avec laquelle nous avons organisé nos sociétés sur le modèle de la croissance économique a permis, dans les cinquante dernières années, des gains fondamentaux en matière de santé des populations. On a eu une croissance de l’espérance de vie, une réduction de la mortalité infantile chez les enfants en bas de cinq ans, une réduction de l’extrême pauvreté. Par contre, ce qu’on observe maintenant, ce sont les limites de ce modèle », rappelle la professeure Brousselle. Aujourd’hui, on voit que la croissance économique met une pression énorme sur l’exploitation des ressources ; on arrive au moment où les stocks de poissons sont pêchés à des seuils qui ne permettent plus leur reproduction, où on coupe les forêts primaires, où il y a une disparition d’espèces animales, avec une concentration des gaz à effet de serre comme on n’en a pas vu depuis les 800 000 dernières années. La chercheuse l’affirme : « Ce modèle devient la première menace à la santé des populations. » On en arrive donc aujourd’hui à risquer de perdre des gains durement acquis depuis les cinquante dernières années. « On a probablement déjà atteint des sommets pour ce qui est de l’espérance de vie et on peut s’attendre dans les prochaines années à la voir diminuer, à voir une augmentation des maladies infectieuses et des problèmes sociaux, et tout ça va être lié à une baisse de la qualité de l’environnement. »

Aujourd’hui, les recherches le prouvent, les sociétés qui mettent en place des politiques sociales permettant une certaine cohésion, soutenant les plus démunis et procurant une émancipation sociale sont aussi des sociétés où les populations sont les plus en santé. « On arrive à une étape où l’on doit repenser la santé publique parce qu’on a une influence qu’on n’avait pas anticipée de l’environnement sur la santé humaine. Il faut donc qu’on adopte des positions qui fassent que nous aurons une santé publique écologique et écosociale et qui permettent à la fois de nous protéger et de changer les côtés nuisibles de l’organisation de la société », soutient la chercheuse.

Est-il encore temps d’inverser cette tendance ? Astrid Brousselle croit que oui, « mais pour y parvenir, il faudra aller chercher dans l’intersectorialité, en génie civil, en agriculture, en urbanisme, en économie. Il y a des gens qui ont de très bonnes idées et il est possible de penser autrement notre organisation économique et sociale ».

En cette période d’austérité, il faut constater qu’à l’heure actuelle le principal déterminant de la santé humaine n’est pas notre système de santé : « On investit principalement dans le système de soins ; il est nécessaire, mais il arrive quand la maladie apparaît. Alors que la santé des populations se construit bien en amont. On se rend compte que le fait d’avoir des politiques sociales redistributives en éducation, au niveau des infrastructures pour l’environnement, des politiques d’emploi et d’habitation, ça permet de créer ce réseau social qui, lui, va influencer les conditions de vie des gens et qui en fin de compte aura un impact sur la santé des populations. »

Peut-être que, au lieu de couper dans les politiques sociales, on devrait dès maintenant recommencer à y investir pour ainsi atténuer les effets de l’austérité.