L’ennui au travail, ce mal invisible

Environ 39 % des Allemands, 33 % des Belges, 29 % des Suédois et 21 % des Danois n’auraient pas assez de boulot pour combler leurs journées.
Photo: iStock Environ 39 % des Allemands, 33 % des Belges, 29 % des Suédois et 21 % des Danois n’auraient pas assez de boulot pour combler leurs journées.

Les médias mitraillent souvent l’image d’une société qui carbure à plein et de travailleurs croulant sous le travail. Et si l’on avait tout faux ? Alors que la réforme du Code du travail déchire la France, l’ennui et l’inactivité seraient la nouvelle plaie dans l’Hexagone, frappant plus de 43 % des employés salariés. Gros plan sur le bore-out syndrom, un mal invisible qui fait tache d’huile.

Spécialiste en psychologie du travail, Christian Bourion ignorait tout de l’onde de choc que provoquerait une découverte fortuite réalisée en 2005, alors qu’il sondait la France à la recherche de données sur le burn-out au travail.

En scrutant des milliers de conversations tenues sur les réseaux sociaux à l’aide de puissants logiciels, il découvre que la majorité des échanges sur Internet ne traitent pas de l’épuisement professionnel, mais d’ennuis et d’employés excédés de se tourner les pouces. En 2010, une faute de frappe le mène à nouveau sur cette piste, après avoir inopinément tapé dans son logiciel de recherche bore-out, plutôt que burn-out. Sept articles scientifiques allemands défilent alors à l’écran.

En comparant ses observations aux statistiques du ministère du Travail, Christian Bourion en arrive à la conclusion qu’au moins le tiers des travailleurs français frôlent le bore-out syndrom. Payée à ne rien faire, dévalorisée et sous-utilisée, une masse « non laborieuse » endure en silence ce mal « honteux », peu avouable en temps de disette, pour toucher un chèque tant convoité par d’autres.

Économie au ralenti

Bourion, professeur à l’INC Business School de Nancy-Metz, a mis le doigt sur « une plaie sensible », puisque depuis janvier, son récent livre, Le bore-out syndrom. Quand l’ennui au travail rend fou, fait un tabac.

« Les médias parlent tout le temps du burn-out, mais notre époque fait que l’économie tourne plus lentement. En fait, en plus du chômage, il y a partout dans la structure des gens dont l’activité ralentit », affirme Bourion.

L’auteur parle même d’un système « d’absorption sociale de l’inactivité » incrusté dans l’économie française, système dont l’État et les entreprises s’accommodent, même s’il maquille l’état réel du chômage et coûte très cher sur les plans social et économique. Avec 10 % de chômeurs et 30 % « d’inactifs » à l’emploi, la France compte 40 % de chômeurs réels, avance le professeur.

Ralentissement économique, transfert des emplois vers les pays émergents, informatisation massive des tâches : les causes du manque de travail sont légion, dit-il. Une enquête menée l’automne dernier par le ministère français du Travail confirme que 43,5 % des employés s’ennuient au boulot. Mais pourquoi tolère-t-on qu’autant de gens soient payés à ne rien faire ?

Selon Bourion, les lois françaises « ont fossilisé » le marché du travail, puisqu’il en coûte trop cher de congédier un employé. Résultat, on engage en parallèle de jeunes recrues pour abattre le boulot des « moins performants ». Dans un monde où la réussite sociale se mesure à l’aulne de la performance au boulot, avouer piteusement « être tabletté » plonge plusieurs travailleurs dans le désespoir, explique ce professeur en psychologie du travail.

Première cause

En mars 2014, le jeune employé d’une société française de parfums, Frédéric Desnard, a d’ailleurs été le premier à poursuivre ses patrons, les accusant de l’avoir projeté dans le « bore-out syndrom », en ne lui confiant que « 20 à 40 minutes de boulot » par jour. Miné par l’anxiété, il a fait une crise d’épilepsie et se trouve depuis en arrêt de travail. Le tribunal rendra sa décision en juillet prochain dans cette première cause évoquant le bore-out syndrom.

Plus qu’un tremplin vers la détresse psychologique, l’inactivité prolongée au travail mène aussi les gens vers l’inemployabilité. « Ils ne sont pas des fainéants, ils veulent travailler. Ils sont laissés à eux-mêmes, ne peuvent développer leurs compétences et finissent, à terme, par devenir incompétents », insiste Bourion.

Les Français ne seraient pas seuls à compter les nuages au travail. Environ 39 % des Allemands, 33 % des Belges, 29 % des Suédois et 21 % des Danois, soit environ un Européen sur trois, n’auraient pas assez de boulot pour combler leurs journées.

« Je ne crois pas que cela existe au Canada, du moins pas dans cette amplitude, et encore moins aux États-Unis, où les lois du travail sont bien différentes, précise Bourion. En France, il existe une immobilité à ce sujet. On le voit bien, la réforme du Code du travail ne passe pas du tout. »

Le bore-out syndrom. Quand l’ennui au travail rend fou

Christian Bourion, Albin Michel, Paris, 2015, 241 pages

1 commentaire
  • Caroline Jarry - Abonné 4 mai 2016 19 h 07

    l'absence de sens

    J'ai du mal à croire qu'il y aurait autant de gens payés à (presque) rien faire. Par contre, je n'aurais pas de mal à croire qu'un grand nombre de gens ont l'impression que leur travail ne sert à rien! C'est ça le plus terrible...