Le Canada, triste champion de la consommation d’opioïdes d’ordonnance

Il se prescrit au Canada plus de doses d’opioïdes par habitant que partout ailleurs dans le monde.
Photo: iStock Il se prescrit au Canada plus de doses d’opioïdes par habitant que partout ailleurs dans le monde.

Les surdoses et décès liés aux opioïdes vendus sous le manteau ne cessent de faire la manchette aux États-Unis, mais c’est le Canada qui se hisse désormais au premier rang mondial de la consommation par habitant de ces narcotiques dont les méfaits sont devenus une préoccupation majeure des autorités de santé publique.

Les plus récentes données compilées par des chercheurs américains pour l’Organe international de contrôle des stupéfiants affilié à l’ONU (INCB) démontrent qu’il se prescrit au Canada plus de doses d’opioïdes par habitant que partout ailleurs dans le monde. Grâce à un indice comparant la consommation par pays des opioïdes les plus prescrits, les chercheurs du Pain and Policy Study Group (PPSG) de l’Université du Wisconsin concluent qu’il se consomme plus de 722 mg d’« équivalent morphine » au Canada par personne chaque année, contre 717 mg aux États-Unis. Le Danemark arrive au troisième rang mondial avec 640 mg, suivi par l’Allemagne.

Comme le révélait Le Devoir dans son édition de lundi, au Québec, des chiffres de la RAMQ démontrent aussi que les prescriptions d’opioïdes ont bondi de 29 % entre 2011 et 2015, atteignant 2,4 millions d’ordonnances.

Morphine et fentanyl

Un portrait plus précis du PPSG révèle que le Canada déclasse aussi les États-Unis pour la consommation de la morphine et de fentanyl, un anesthésiant en cause dans les dernières vagues de surdoses mortelles recensées à Montréal et ailleurs au Canada. Même portrait pour l’hydromorphone (Dilaudid), dont la consommation était en 2013 quatre fois plus importante au Canada qu’aux États-Unis, et jusqu’à 30 fois plus soutenue que dans certains pays européens.

Seul l’oxycodone, un narcotique dont la présence a explosé sur les marchés clandestins ces dernières années, demeure plus prescrit aux États-Unis qu’au Canada, malgré les mesures prises pour juguler leur fuite vers le marché des drogues de rue.

Au Canada, les ravages causés par la consommation tant légale qu’illicite des opioïdes sont plus que jamais dans la mire des autorités de santé publique. Dans son dernier rapport annuel de 2015, l’Organe international de contrôle des stupéfiants (INCB) fait état d’un florissant marché du fentanyl au Canada, où les saisies ont été multipliées par 30 en 5 ans, passant de 29 à 894. Le nombre de surdoses liées à ce produit est passé de 29 à 894 en 2014, et les décès de 6 à 125 entre 2011 et 2014, selon l’INCB.

De la maison à la rue

Si la majorité des surdoses d’opioïdes découlent de produits trafiqués, notamment de la contrebande provenant de laboratoires chinois, plusieurs proviennent d’opioïdes légaux, gardés dans des pharmacies familiales. « Il y a de plus en plus d’opioïdes prescrits parce que la population est vieillissante. Il y a aussi eu de grosses offensives des compagnies pharmaceutiques à la fin des années 90 pour lutter contre la douleur chronique. Le message ambiant chez les médecins était que les opioïdes pouvaient être largement prescrits », explique le Dr David Barbeau, directeur médical au Centre de recherche et d’aide aux narcomanes (CRAN) et médecin traitant de patients souffrant de dépendances.

La forte circulation de ces médicaments a fait bondir le marché clandestin de la vente d’opioïdes, dit-il, incitant certains patients à revendre leurs prescriptions inutilisées. Multiplication et contrefaçon d’ordonnances, vol, marché noir, achat en ligne : une multitude de moyens sont déployés pour mettre la main sur ces narcotiques qui valent leur pesant d’or dans la rue.

« À 10 $ par pilule de Dilaudid, il y a désormais un intérêt économique à revendre ses pilules. Des revendeurs font même du démarchage auprès de certains patients », affirme le Dr Barbeau, qui traite une clientèle toxicomane, souvent aux prises avec d’autres problèmes de santé physique et mentale.

« Le problème, c’est qu’avec la hausse générale de la consommation, les comprimés n’aboutissent pas toujours entre les mains des bonnes personnes », ajoute le Dr Barbeau.

Les pilules de papa

Selon une étude menée auprès d’élèves du secondaire en Ontario, 12,4 % avaient consommé des opioïdes à des fins récréatives dans la dernière année, dont 70 % avaient été dérobés dans la pharmacie familiale. Dans cette province, le coroner a attribué 12 % des décès de jeunes de 25 à 34 ans aux surdoses d’opioïdes en 2010, une hausse de plus de 100 % par rapport à 2005.

Vieillissement oblige, de plus en plus de personnes se retrouvent avec ce type d’antidouleur dans leurs tiroirs. « Au Québec, 18 % de la population est affectée de douleurs chroniques », signale Nicolas Beaudet, coordonnateur principal du Réseau québécois de recherche sur la douleur et professeur au Département d’anesthésiologie à l’Université de Sherbrooke.

Pas étonnant que les ventes de ces narcotiques caracolent. Selon l’Enquête canadienne sur le tabac, l’alcool et les drogues (2013), 14,5 % des Canadiens ont consommé des opioïdes et 2,3 % ont abusé de ces médicaments très efficaces qui peuvent, chez certaines personnes, entraîner des réactions graves comme des difficultés respiratoires et, en cas de surdose, le coma et la mort.

« Avant personne ne se préoccupait de la douleur. Aujourd’hui, les baby-boomers veulent rester actifs, travailler et continuer à jouer au golf. Les patients réclament ces traitements », affirme la Dre Aline Boulanger, médecin à la Clinique de la douleur du CHUM. « Mais il ne faut pas pénaliser 97 % des patients qui prennent ces médicaments de façon appropriée, parce que 3 % des patients en abusent », nuance-t-elle.

Les opioïdes à libération lente ont aussi dopé la prescription de ces narcotiques, autrefois réservés aux seuls patients cancéreux en phase terminale. Y a-t-il eu un laxisme de la part des médecins ? « Je ne dirais pas cela, mais il y a une méconnaissance certaine de la douleur chronique et un manque de formation. Il faut une approche globale et personnalisée qui comprend la physiothérapie et la psychologie », croit la Dre Manon Choinière, membre du Réseau québécois de recherche sur la douleur et professeur au Département d’anesthésiologie du CHUM.

Seul hic, cette approche globale s’avère inaccessible pour bien des patients, privés d’assurances complémentaires, note le Dr Barbeau, du CRAN. « Les opioïdes, c’est une solution rapide, peu coûteuse, qui reste souvent la seule option possible pour certains patients. »

La semaine dernière, la ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, a annoncé que son gouvernement réviserait, comme aux États-Unis, les lignes directrices entourant la prescription de ce type de narcotiques. Le Collège des médecins du Québec et l’Ordre des pharmaciens ont aussi créé un comité mixte pour revoir les pratiques dans ce domaine.

Décès liés aux opioïdes d’ordonnance

États-Unis 18 000 (2014)
Québec 1775 (2002-2012)
Colombie-Britannique 815 (2005-2009)
Canada Aucunes données nationales
4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 28 avril 2016 08 h 23

    Une petite fumée avec ca

    La preuve que le Canada n'est pas le paradis, aller demander aux amérindiens , qui se suicide systématiquement, dommage que nous ne cultivons pas d'opium, c'est moins violent

  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 28 avril 2016 11 h 12

    Mélange explosif!


    Ce qui tue surtout les personnes âgées, qui ont bien souvent un foie plus ou moins malade, c'est le mélange d'opiacé et d'acetaminophène (ex. Tramacet, Tramadol) surtout si vous prenez le moindre verre de vin ou d'alcool.

    Presqu'une fois sur cinq, l'acétaminophène (il y en a dans quelques marques d'opioïdes) est la première cause d’intoxication médicamenteuse au Québec surtout si elle est relié à une prise d'alcool. Mieux vaut, pour le mal de bloc ou un lendemain de veille bien arrosé, prendre de l'acide acétylsalicylique ou AAS (ex. Aspirine).

  • Christian Debray - Abonné 28 avril 2016 11 h 21

    Les opioïdes sont nécessaires

    La population vieillit, les médecins manque de formation, la chine exporte des cochonneries, les drogues de synthèse sont à la mode, les trafiquants opèrent sans grande opposition, voilà ce contre quoi on doit lutter, pas contre l’usage des opioïdes. Actuellement, les médecins familiaux n’ont d’autres outils pour lutter contre la douleur.
    Tous, nous avons déjà eu faim une heure ou deux, ce n’est pas vraiment douloureux, mais ayez faim des semaines et vous serez prêt à tuer (la goutte d’eau). Beaucoup de personnes souffrent en silence et les médecins ne s’occupent pas d’eux, surtout s’ils ont un historique de dépendance. Les médecins traitent la douleur comme un simple symptôme. Les patients eux veulent être traités pour la douleur en premier.
    La majorité des surdoses d’opioïdes découlent de produits trafiqués. « Je ne dirais pas cela, mais il y a une méconnaissance certaine de la douleur chronique et un manque de formation. Il faut une approche globale et personnalisée qui comprend la physiothérapie et la psychologie », croit la Dre Diane Choinière, membre du Réseau québécois de recherche sur la douleur et professeur au Département d’anesthésiologie du CHUM.
    Moi j’en suis certain, j’ai de l’arthrose et une sténose à la colonne vertébrale, j’utilise des dilaudidcontin en forte dose, ça fonctionne.

  • Martin Lalinec-Michaud - Abonné 28 avril 2016 11 h 56

    Champion de la consommation, mais pas des décès

    Étant médecin de famille, je ne peux que m'inquiéter des chiffres avancés sur la consommation des opioïdes au Canada et dans le monde.
    Ce sont des médicaments très efficaces dans certains types de douleur et qui peuvent être salvateurs pour bien des personnes. Ce type de traitement n'est par contre pas une panacée et, pour les raisons exposées dans l'article, leur utilisation occasionnelle ou chronique mandate une réflexion.
    Par contre, le tableau à la page A 10 qui montre les décès aux É-U, Québec et Colombie-Britannique me semble tendencieux, car, si je l'interprète bien, compare des décès annuels aux ÉU vs sur 10 ans au Québec, vs 4 ans en Colombie Britannique.
    Si j'interprète bien le tableau, il y aurait 18000 décès par année aux ÉU ( environ 1/16 667 habitants par année) vs 178 au Québec (environ 1/39 325 habitants par annnée) vs 204 par an en Colombie Britannique.
    Bien sur chaque décès est de trop, la circulation augmentée des opioïdes contribue à l'épidémie de décès. On constate bien par contre, par ces chiffres, que le taux de décès est le double aux ÉU, malgré une consommation moindre.
    Bref, une intervention est certainement utile pour que les ordonnances d'opioïdes soient encore plus ciblées vers les personnes qui en bénéficient le plus. Par contre, il ne faudrait par risquer de priver des gens qui en ont besoin en posant des limites trop sévères. L'éducation et le système social, nettement meilleur au Canada que plus au sud contribue certainement aux différences observées et pourrait peut-être mieux améliorer la problématique, que des règles trop rigides.
    Martin Lalinec-Michaud.