L’usage d’opioïdes est en forte hausse

Au Québec, le Collège des médecins du Québec (CMQ) se dit « préoccupé » par l’augmentation du nombre de prescriptions d’opioïdes.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Au Québec, le Collège des médecins du Québec (CMQ) se dit « préoccupé » par l’augmentation du nombre de prescriptions d’opioïdes.

Le nombre de prescriptions d’opioïdes, ces médicaments dont l’abus a entraîné des centaines de décès au Québec depuis le début des années 2000, a fortement augmenté dans la province au cours des cinq dernières années, révèlent des données obtenues par Le Devoir. Une situation qui préoccupe le Collège des médecins.

Les statistiques fournies par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) indiquent qu’entre 2011 et 2015, le nombre de nouvelles ordonnances de ces médicaments qui servent à soulager la douleur a progressé de 29 %, tandis que le nombre de renouvellements a grimpé de 44 %.

Lorsqu’on combine ces deux catégories d’ordonnances, on constate une hausse de 29 % des prescriptions d’opioïdes, qui sont passées de 1,9 million en 2011 à 2,4 millions en 2015. En contrepartie, le nombre de patients ayant eu recours aux prescriptions d’opioïdes au cours de la même période n’a augmenté que de 10 %, atteignant 377 365 personnes en 2015.

Les données obtenues concernent les prescriptions d’opioïdes les plus connus, comme la morphine, la méthadone, le fentanyl ou la codéine. Elles ne précisent cependant pas le nombre de prescriptions effectuées pour chacun des médicaments.

Nombreux décès

La croissance du nombre d’ordonnances survient au moment où les opioïdes font des ravages à travers le monde, y compris au Québec. Selon les plus récentes données de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), 1775 décès attribuables à une intoxication par opioïde ont été recensés au Québec entre 2000 et 2012. Il y a deux semaines, la Colombie-Britannique est allée jusqu’à déclarer une urgence de santé publique après avoir observé plus de 200 surdoses mortelles de fentanyl dans la province au cours des trois premiers mois de l’année.

Les opioïdes sont utilisés pour apaiser la douleur, mais leur usage peut entraîner une forte dépendance. Leur usage est bénéfique pour traiter la douleur aiguë ou les patients atteints d’un cancer, mais il est plus controversé lorsqu’il est question de la douleur chronique non cancéreuse.

« Les médecins doivent être en mesure de prescrire des opioïdes, parce qu’ils sont nécessaires pour les personnes aux prises avec de la douleur chronique ou d’autres types de douleurs. Le défi est de les prescrire de manière appropriée », a fait valoir la semaine dernière la ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott.

À la veille de la session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies sur le problème mondial de la drogue, elle a demandé à son ministère d’envisager le développement de nouvelles lignes directrices pour encadrer les prescriptions d’opioïdes, déplorant que ces indications n’aient pas été mises à jour depuis 2010 au pays. En comparaison, le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies a renouvelé celles des États-Unis le mois dernier.

Mise à jour attendue

Au Québec, le Collège des médecins du Québec (CMQ) se dit « préoccupé » par l’augmentation du nombre de prescriptions d’opioïdes. Les lignes directrices du CMQ datent de 2009, mais le président-directeur général du Collège, le Dr Charles Bernard, a l’intention de les mettre à jour. Aucun échéancier précis n’a cependant été établi pour l’instant.

Le problème, explique la porte-parole du CMQ, Caroline Langis, c’est que les informations disponibles sont insuffisantes pour faire le suivi qui s’impose. « On ne sait pas quel médecin prescrit quoi à ses patients. Donc on a de la difficulté à faire de la surveillance pour savoir si toutes les prescriptions qui sont faites sont adéquates, dit-elle. Nous sommes en train d’évaluer la possibilité, avec l’Ordre des pharmaciens, d’obtenir des données confidentielles relatives au profil des médecins prescripteurs d’opioïdes. »

Entre-temps, le CMQ dit se concerter sur la formation des médecins et des résidents avec des guides d’exercices et des ateliers.

Interrogé au sujet de la progression du nombre d’ordonnances d’opioïdes, le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, n’est pas entré dans les détails. « C’est clair qu’il y a lieu de s’intéresser à ce sujet-là, a-t-il déclaré. Nous devons assurer une surveillance adéquate de ce qui se passe, mais c’est une responsabilité partagée avec le Collège [des médecins]. »

En entrevue au Devoir la semaine dernière, la Dre Marie-Ève Goyer, médecin de famille au Centre de recherche et d’aide pour les narcomanes (CRAN), a établi un lien entre le recours massif aux opioïdes et les contraintes du réseau québécois de la santé.

« Nous sommes complètement démunis devant des patients hypersouffrants à tous les niveaux qui se présentent dans notre bureau, a-t-elle noté. Le système de santé n’a absolument rien d’autre à offrir à ces patients-là que des pilules. On ne couvre pas la psychothérapie, on ne couvre pas la physiothérapie et, en plus, on nous demande d’aller vite. »

Elle a par ailleurs fait remarquer que le Dossier Santé Québec, qui permet en principe d’effectuer un suivi des prescriptions de tous les Québécois, est un système qui comporte une faille importante : les patients peuvent s’en retirer à tout moment s’ils le désirent.

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