La ministre Philpott veut encadrer l’usage des opioïdes, sans les bannir

Lors d’une conférence de presse à Surrey, en Colombie-Britannique, un agent de la GRC montre une fiole contenant une dose de fentanyl, opioïde puissant, qui suffit pour tuer une personne.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Lors d’une conférence de presse à Surrey, en Colombie-Britannique, un agent de la GRC montre une fiole contenant une dose de fentanyl, opioïde puissant, qui suffit pour tuer une personne.

La ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, a l’intention de remédier à la crise des opioïdes, ces médicaments dont l’abus entraîne un nombre grandissant de décès au Canada. Elle croit que les médecins doivent continuer de les prescrire, mais en suivant des lignes directrices révisées.

« Les médecins doivent être en mesure de prescrire des opioïdes, parce qu’ils sont nécessaires pour les personnes aux prises avec de la douleur chronique ou d’autres types de douleurs. Le défi est de les prescrire de manière appropriée », a déclaré Mme Philpott mardi, avant de s’envoler pour New York, où elle participera mercredi à la session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies sur le problème mondial de la drogue.

À la veille de cette rencontre, elle a demandé à son ministère d’envisager le développement de nouvelles lignes directrices pour encadrer les prescriptions d’opioïdes. En entrevue au Globe and Mail mardi, elle a déploré que ces indications n’aient pas été mises à jour depuis 2010 au Canada, alors qu’elles l’ont été le mois dernier aux États-Unis.

Nombreux décès

Les médicaments de la famille des opioïdes — parmi lesquels figurent notamment la codéine, la morphine ou le fentanyl — permettent de soulager la douleur, mais ils entraînent également un effet d’euphorie et de bien-être qui peut éventuellement causer une dépendance.

La ministre Philpott dit s’inquiéter du nombre croissant de Canadiens qui décèdent à la suite d’une surdose de ce type de médicament. Selon les données compilées par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), 1775 décès attribuables à une intoxication par opioïde ont été recensés au Québec entre 2000 et 2012. Aux États-Unis, 40 Américains meurent chaque jour sur le compte de prescriptions d’opioïdes, rapporte le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies.

« On se rend compte qu’il ne s’agit pas seulement de suicides. Il y a de plus en plus de décès non intentionnels », explique la Dre Marie-Ève Goyer, médecin de famille au Centre de recherche et d’aide pour les narcomanes, le CRAN. Des patients mélangent un opioïde avec de l’alcool ou d’autres médicaments, d’autres prennent les médicaments d’un proche sans tenir compte du dosage différent, tandis que des personnes âgées peuvent faire une surdose par inadvertance, énumère-t-elle.

Les opioïdes représentent par ailleurs un problème important depuis qu’ils ont fait leur entrée sur le marché noir. Entre le 1er mars et le 8 avril, la police de Québec a par exemple saisi plus de 76 000 comprimés de fentanyl, un opioïde quarante fois plus puissant que l’héroïne qui a contribué au décès de 655 Canadiens entre 2009 et 2014, selon le Centre canadien de lutte contre les toxicomanies.

Services mal adaptés

La docteure Goyer est d’accord avec la ministre Philpott : il ne faut pas bannir l’usage des opioïdes, qui ont des effets bénéfiques réels sur plusieurs patients. Elle croit cependant qu’une simple révision des lignes directrices pour encadrer la prescription de ces médicaments n’est pas suffisante.

« Le vrai problème, à mon avis, c’est le réseau de la santé dans lequel on travaille actuellement. On nous demande de voir des patients rapidement […] et de les voir sans rendez-vous pour régler des problématiques complexes », dit-elle.


« Nous sommes complètement démunis devant des patients hypersouffrants à tous les niveaux qui se présentent dans notre bureau, ajoute-t-elle. Le système de santé n’a absolument rien d’autre à offrir à ces patients-là que des pilules. On ne couvre pas la psychothérapie, on ne couvre pas la physiothérapie, et en plus, on nous demande d’aller vite. »

La médecin de famille juge qu’il faut miser sur la formation des futurs médecins, améliorer l’accès aux soins en psychothérapie et en physiothérapie et envisager un suivi obligatoire des prescriptions de tous les patients.

Au Québec, le Dossier Santé Québec permet d’effectuer un tel suivi, mais ce système est imparfait, puisque les patients peuvent s’en retirer à tout moment, fait remarquer Dre Goyer.