«La période la plus noire pour les usagers»

L’avocat Jean-Pierre Ménard: «En 36 ans de pratique, c’est la première fois que les reculs sont aussi importants et que les besoins et les droits des usagers sont aussi peu considérés.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’avocat Jean-Pierre Ménard: «En 36 ans de pratique, c’est la première fois que les reculs sont aussi importants et que les besoins et les droits des usagers sont aussi peu considérés.»

Il a sonné l’alarme quand la réforme a été présentée. Un an après son adoption, l’inquiétude de l’avocat des patients Jean-Pierre Ménard s’est encore accentuée. Il affirme que, comme il le craignait, les droits des usagers reculent à la vitesse grand V.

« Extrêmement inquiet pour l’avenir », Jean-Pierre Ménard avance sans mâcher ses mots que, depuis l’adoption du projet de loi 10, nous vivons la « période la plus noire pour les usagers ». « En 36 ans de pratique, c’est la première fois que les reculs sont aussi importants et que les besoins et les droits des usagers sont aussi peu considérés », affirme-t-il en entrevue avec Le Devoir.

Son constat est alarmant. Jean-Pierre Ménard reproche d’abord et avant tout à la réforme administrative d’avoir retiré aux patients presque tout pouvoir sur le réseau, notamment par la disparition des conseils d’administration locaux de dizaines d’établissements.

« On assiste à une perte de pouvoir des communautés, constate Me Ménard. S’ensuivent une démobilisation, une perte de l’influence des communautés sur le réseau et une perte d’autonomie des régions. »

Pour lui, les usagers « ne font pas partie des préoccupations du ministre, tout ce qui touche leurs droits n’a pas été pris en compte ».

Il y a aussi la réorganisation complète des comités d’usagers qui peine à se mettre en branle. Rappelons que ces comités, prévus dans la loi, sont les gardiens des droits des usagers et leurs représentants auprès des établissements. Le comité les accompagne notamment dans les processus de plainte.

« La mise en oeuvre des supercomités d’usagers est laborieuse car les territoires sont grands et les membres sont bénévoles. »

La réforme a aussi chamboulé le processus de plainte. Selon la protectrice du citoyen, Raymonde St-Germain, Québec contrevient à sa propre loi depuis qu’une partie du processus est confiée à des conseillers non indépendants qui épaulent les commissaires aux plaintes.

Gigantisme sans efficacité

Pendant ce temps, les décisions se prennent en haut, entre le ministre et les quelques p.-d.g. du réseau, constate Me Ménard, critique de ce mode de gestion centralisé.

« Pendant que le ministre réunit ses p.-d.g., les conseils d’administration font un peu de la figuration », déplore-t-il. Il remet aussi en cause l’efficience accrue que doit atteindre le réseau à la suite de ces fusions. Jean-Pierre Ménard met fortement en doute l’obtention d’un quelconque effet positif à la suite de la réduction du nombre de cadres dans le réseau. « Actuellement, nous n’avons aucun indice d’efficience accrue du système. »

Les médecins avant tout

Si, selon lui, le ministre Gaétan Barrette oublie les patients, à qui penserait-il quand il prend ses décisions ? Tranchant, Jean-Pierre Ménard affirme que « quand le ministre doit choisir entre les intérêts des patients et ceux des médecins, il va toujours choisir ceux des médecins ».

À preuve, selon lui, le projet de loi 20. Après avoir fait peur aux médecins en faisant mine de leur imposer d’importantes contraintes, Québec s’en remet finalement totalement « au volontariat des médecins avec une série de clauses échappatoires ». « La réforme ne touche ni le statut ni le revenu des médecins », reproche-t-il.

Avec le frein appliqué à la croissance des dépenses en santé et en services sociaux, équilibre budgétaire oblige, Jean-Pierre Ménard n’hésite pas non plus à dire que nous assistons à une « décroissance » du système de santé. « Les gens ont de moins en moins confiance au système et à sa capacité de répondre à leurs besoins. Ça pousse les gens vers le privé. »

Le ministre Barrette, de son côté, refuse toujours de parler de compressions et affirme que les services ne sont pas touchés. Le pire, selon l’avocat Ménard, « c’est que nous assistons à ce désengagement de l’État sans débat public. Le ministre a bien beau défendre le système public dans ses discours, les gestes vont plutôt dans le sens d’un système de santé affaibli et de plus en plus dysfonctionnel ».

8 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 2 avril 2016 02 h 44

    Un baromètre digne de confiance! Et pourtant...!

    Et pourtant, le gouvernement Couillard reste aveugle et sourd devant les tristes constats, les avertissements et les cris d'alarme de Me Ménard! Deux points de vue s'opposent! Ce sera à la population de trancher! Il faudra qu'elle soit, comme les lecteurs du journal Le Devoir, bien informée!

    Que tous les médias accordent à Me Ménard tout l'espace que réclame son témoignage, tant il se veut près des réalités. L'homme a une longue feuille de route et a toujours bien servi le citoyen et la société. Sa crébilité n'a jamais été entachée. Il mérite d'être écouté!

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 2 avril 2016 07 h 11

    Inquiétant !

    « Extrêmement inquiet pour l’avenir » ; « c’est que nous assistons à ce désengagement de l’État sans débat public.» (Jean-Pierre Ménard, avocat, Mtl)

    Bien qu’en effet ce débat soit absent publiquement, il demeure comme « souterrain », ou présent en-dessous de la table.

    D’exemple, l’autre jour (printemps-automne 2015), le CIUSSS de la région avait, sous menace voilée de retrait de participation et lors d’une rencontre de comité, proposé ou imposé à la table de la SQDI, d’une sous-région, une définition « nouvelle » de la « déficience intellectuelle », et ce, par un encart susceptible d’éventuelle diffusion publique.

    De cette proposition, deux organismes communautaires (des parents, des personnes d’abord) ont vivement réagi par le moyen respectif de la critique et la dissidence, dont la dernière a été acheminée au pdg dudit CIUSSS à des fins de consultation et de demande de retrait temporaire !

    De ces réactions, le CIUSSS a procédé, récemment (mars 2016), à une rencontre de la Table « di-tsa » afin de comprendre et d’aménager une « vision commune » de ce qui a été abordé au sujet de l’encart. Après l’explication d’une chercheure à cet effet, l’encart a été définitivement RETIRÉ de la circulation sociale !

    Que retenir de cet exemple ?

    Si ces organismes n’avaient pas réagi, il n’y aurait pas eu ni débat ni solution, et ni droit en faveur des personnes concernées qui, elles-seules, étaient comme sans défense, et ce, devant-derrière un système « désireux » de les aider ou, encore, de les ignorer en matières de besoins, intérêts et droits !

    Inquiétant ! - 2 avril 2016 -

  • Claude Noël - Inscrit 2 avril 2016 08 h 55

    La période noire pour les usagés

    Les usagés sont devenus les derniers à qui on pense . Enrichissons les médecins de tout acabie .
    Depuis j'ai deux rendez-vous que j'attends. Dont un ou on m'avait donné un date et qu'une semaine après sans aucune explication on me l'a annulé et depuis aucune nouvelle depuis le 20 janvier 2016...en chirurgie vasculaire à St-Luc.
    Le deuxième est en hématologie à Notre-Dame depuis le 5-11-2015.

  • Denis Paquette - Abonné 2 avril 2016 09 h 24

    Que voulons nous etre des bêtes étiquetées ou soignées

    Sommes nous seulement que des pions sur un grand échiquier, voila la question qu'il faut se poser, faut il laisser les bureaucrates nous étiqueter comme des bêtes, un fonctionnaire vaut il plus que l'attention d'un personnel attentif, quand nous serons plus que des bêtes sera-t-il encore possible d'être soigné, que ferons nous quand nous nous rendrons compte que l'espérance de vie diminue

  • Jean-François Trottier - Abonné 2 avril 2016 09 h 39

    Et que dire de la prévention ?

    On tue les CLSC au profit de cliniques qui sont pour la plupart privées.

    On donne le pouvoir à des non-employés qui n'ont de compte à rendre à personne sauf au Collège qui, lui, se comporte en racket de protection payé par les usagers.
    Aucun gestionnaire au monde ne pourrait avaliser une folie pareille.

    C'est le "Faites-nous confiance" de Charest en mille fois pire.

    La médecine préventive, avec sa part d'éducation mais aussi de conversation ouverte, est la meilleure chose qui pouvait exister ici, et son développement était attendu avec soulagement. Les CLSC en étaient la pierre d'achoppement.

    C'est comme si on interdisait toute vérification saisonnière sur les véhicules. Les mécaniciens feraient fortune!
    Barette est la personne la plus dangereuse qui ait dirigé ce ministère. En fait, ce gouvernement dans son ensemble est très occupé à réécrire le livre des records de la médiocrité et fort probablement celui de la pourriture.

    Les bras m'en tombent un peu plus bas chaque jour.