Des superinfirmières qui voudraient bien être super

Plusieurs superinfirmières estiment qu’elles sont sous-utilisées dans le milieu où elles travaillent.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Plusieurs superinfirmières estiment qu’elles sont sous-utilisées dans le milieu où elles travaillent.

Le gouvernement a promis d’en injecter 2000 dans le réseau. Elles sont quelques centaines pour l’instant, mais certaines ne rêvent que de le quitter, se sentant brimées dans leur autonomie professionnelle. Les infirmières praticiennes spécialisées (IPS) s’impatientent devant les obstacles qui limitent leur champ d’action, notamment la hiérarchie médicale. Un nouveau phénomène fait son apparition : des IPS qui ouvrent des cliniques entièrement privées.

Au début de son mandat, le gouvernement libéral a promis que le réseau compterait 2000 IPS d’ici les dix prochaines années. Or, le rythme auquel on les forme n’atteint pas encore la vitesse de croisière requise. Quelque 310 IPS oeuvrent actuellement en première ligne, et 71 en soins spécialisés, indique le MSSS.

Nombre d’IPS en première ligne

2011: 57
2012: 103
2013: 145
2014: 197
2015: 251
2016: 310

Source: ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), mars 2016

Est-il réaliste de former de nouvelles IPS alors que des diplômées quittent le réseau, démotivées par les perspectives qui s’offrent à elles ?

La question préoccupe Christine Laliberté. Elle est nouvellement présidente de l’Association des infirmières praticiennes spécialisées du Québec. « Avant d’en ajouter 2000 dans le réseau, il faut s’assurer de garder celles qu’on a, dit-elle. La rétention est ma plus grande préoccupation. Si les plus anciennes sont déçues, c’est très difficile de motiver les jeunes. »

Des engagements

Depuis 2010, le MSSS a dépensé plus de 24 millions de dollars en bourses de formation pour encourager des infirmières déjà en pratique à aller suivre la formation pour devenir IPS.

Pour toucher des bourses de 60 000 dollars chacune, les étudiantes doivent signer un engagement à travailler trois ans dans le réseau. Une bourse supplémentaire de 38 000 dollars est offerte aux étudiantes provenant de régions éloignées où le programme d’étude n’est pas offert. Si cet engagement est brisé, elles doivent rembourser. Selon le ministère, c’est arrivé une seule fois.

Nombre d’IPS spécialisées

Cardiologie: 34
Néphrologie: 16
Néonatalogie: 21

Source: ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), mars 2016

Ce qui a pour conséquence que des IPS fraîchement diplômées confient « faire leur temps » dans le réseau avec pour objectif de le quitter dès qu’elles sont libérées de leur dette.

C’est le cas d’une infirmière que nous nommerons Sylvie : elle craint l’impact d’une prise de parole publique sur le sujet. Sous promesse d’anonymat, elle a confié au Devoir attendre avec impatience de partir pour l’Ontario. « Ce n’est pas une solution miracle, mais je crois beaucoup au rôle des IPS, dit-elle. Je voudrais poser les gestes pour lesquelles j’ai été formée, mais on ne me le permet pas au Québec. » De nombreuses tracasseries administratives ont aussi grignoté son moral. Selon cette infirmière, le Québec accuse un retard de 10 à 15 ans par rapport à ce qui est permis aux IPS Ontariennes pour une formation équivalente.

On ignore combien d’IPS ont quitté le réseau ou songent à le faire. Leur association prévoit de les sonder afin de prendre la mesure du phénomène, au-delà de l’anecdote.

Une autonomie à géométrie variable

Christine Laliberté observe que l’autonomie accordée aux IPS varie d’un lieu de pratique à l’autre. « Que ce soit le suivi de maladies chroniques, de grossesse, pédiatrique ou pour le sans rendez-vous, les IPS ont peur de perdre les compétences qui ne sont pas utilisées », dit-elle. La réticence ne vient pas uniquement des médecins, mais bien des lieux de pratique dans leur ensemble, où la résistance au changement peut s’avérer forte.

« C’est malheureusement beaucoup laissé au bon vouloir du milieu, observe Mme Laliberté, qui peut avoir une méconnaissance de ce qu’on peut faire. S’il y a une chose qui doit changer, c’est que le rôle de l’IPS doit être inébranlable, tout comme celui des médecins ou des pharmaciens. » Sans quoi, les IPS peuvent développer une frustration qui peut même les mener à quitter le réseau, dit-elle. Pendant ce temps, l’accès pour les patients en souffre aussi. Elle-même se dit très heureuse au sein du Groupe de médecine familiale (GMF) de Québec où elle suit une clientèle principalement vulnérable.

Qu’elles soient techniciennes, cliniciennes ou praticiennes, les infirmières n’ont pas la latitude qu’elles méritent, selon Sylvain Brousseau. L’infirmier d’expérience, détenteur d’un doctorat en sciences infirmières, est catégorique. « De nombreux projets de loi ont élargi le rôle des infirmières, mais elles ne peuvent souvent pas l’exercer. » Il estime que leur autonomie est exercée à 50 %. « Quand certaines infirmières veulent apporter des solutions, elles peuvent se buter à des collègues qui leur disent qu’il vaut mieux rentrer dans le moule », dit celui qui a fondé, avec des collègues, le Regroupement pour l’avenir de la profession infirmière au Québec (RAPIQ), dont il est le président.

« J’ai l’impression que le ministre met toute la responsabilité du réseau sur les épaules des médecins, poursuit-il, alors qu’on dit depuis des années que l’expertise des infirmières peut contribuer à améliorer l’accès au système de santé. »

« Pourquoi l’infirmière devrait-elle absolument s’insérer dans le modèle médical ? » demande sa collègue Marie-Pierre Avoine. Par exemple le ministre Gaétan Barrette a affirmé que la coopérative infirmière SABSA pour sa survie devrait intégrer un GMF, ce que l’IPS Isabelle Têtu refuse pour l’instant. Selon elle, sa clientèle, souvent marginale, n’est pas prête à intégrer les structures officielles du réseau.

Des milieux stimulants… parfois

Des IPS heureuses, ça existe, s’exclame le Dr Jacques Sylvestre. L’omnipraticien de 64 ans, qui pratique en GMF à Rawdon, tenait à raconter au Devoir comment sa collaboration avec trois IPS a changé sa pratique. Il avoue avoir été « un peu contre » quand l’idée lui a été présentée, il y a quatre ans. « Je travaille beaucoup et je ne voyais pas où je trouverais le temps pour les aider, raconte-t-il. J’avais vraiment peur de manquer de temps. »

Aujourd’hui, il ne voudrait plus se passer de ses trois collègues qui assurent la prise en charge de 1400 patients et sont de garde au sans rendez-vous le lundi.

« Je me suis rendu compte qu’elles sont bonnes dans l’aspect global de la personne, alors que ma force, c’est ce qui est pointu. Nous avons une sorte d’osmose ! » Il qualifie même leur arrivée de « providentielle ».

À son GMF, pas question de reléguer les IPS au rôle de subalterne. « On ne les juge pas comme nos inférieures. Je peux même vous dire que deux médecins sont suivis par des IPS ! » lance en riant le Dr Sylvestre.

Il ne lui serait jamais venu à l’idée de facturer la RAMQ après avoir vu un patient à la demande d’une des IPS de sa clinique. Il se dit bien assez rémunéré par la prime de médecin partenaire, sans compter que le réseau public verse un loyer aux GMF pour les pieds carrés occupés par les IPS. Le Dr Sylvestre se fait également un devoir d’accueillir des étudiantes pour leurs stages. Selon lui, cela n’a pas non plus à être rémunéré davantage.

Selon lui, si les médecins de famille veulent atteindre la cible d’inscription de 1,2 million de nouveaux patients pour janvier 2018 comme l’exige le projet de loi 20, ils n’auront pas le choix de travailler main dans la main avec les infirmières de tous les niveaux de formation.

Les patients, eux, croient aux solutions apportées par les infirmières. La coopérative SABSA, première clinique sans médecins qui suit gratuitement une clientèle vulnérable de Québec, fermera ses portes en mai si aucune solution de financement ne vient. Le public s’est rapidement mobilisé pour lui signifier son appui. Au moment d’écrire ces lignes, une pétition avait récolté plus de 1300 signatures, réclamant la sauvegarde de la clinique.

4 commentaires
  • Nicole Delisle - Abonné 19 mars 2016 09 h 53

    Une mentalité rétrograde qui paralyse le système!

    Pouvons-nous penser sérieusement que cette caste privilégiée est prête à faire une
    place aux superinfirmières alors qu'ils ont de la difficulté à intégrer des médecins d'expérience étrangers? Ils forment une chasse gardée très hermétique et ne sont
    pas prêts à partager leur pouvoir, salaire faramineux et privilèges. Il est loin le bon
    médecin de famille qui se déplaçait même jusque dans les maisons, pour soigner
    les gens. Nous avons appris qu'il y en a quelques uns qui sont revenus à ces pratiques, mais c'est une minorité. Ces derniers sont des gens convaincus, médecins
    dans l'âme et qui croient à leur mission, bien avant les avantages. Ne généralisons pas, il y a encore des médecins consciencieux et professionnels! Mais on dirait que le ministre, le collège des médecins, les associations semblent vouloir mettre en place des conditions axant davantage sur les avantages à en retirer plutôt que sur la profession à exercer pour le bien commun. Pourquoi voit-on encore des régions qui
    manquent de médecins? Pourquoi les effectifs sont-ils si mal répartis? Pourquoi y a-t-il encore des milliers de patients sans médecin de famille? Pourquoi devons-nous quand même payer une contribution santé alors que nous n'avons pas les services
    demandés? Le ministre de la santé, qui est lui-même médecin, est-il là pour avantager ses collègues ou bien travailler pour aider à la santé des québécois? Jusqu'ici, il n'a convaincu personne qu'il jouait vraiment son rôle!

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 20 mars 2016 10 h 21

    Attention au TS (temps supplémentaire volontaire ou forcé)

    Parfois, on aide les infirmières et infirmiers à être leurs pires ennemis. Exemple: le temps supplémentaire. Ils en font trop et on peut penser que les associations syndicales et les employeurs s'en servent pour augmenter la masse salariale. L'OIIQ et l'OIIAQ devraient davantage s'inspirer de l'OII d'Ontario et clairement légitimer le refus de faire du temps supplémentaire imprévu. En travaillant trop, une infirmière ou un infirmier risque non seulement de diminuer la qualité des soins donnés, mais aussi sa propre qualité de vie. De plus, il ou elle est moins encline à suivre des cours. Les médecins ont compris la nécessité de moins travailler pour augmenter la valeur économique de leurs services sur le marché du travail (l'offre de leurs services est nettement inférieure à la demande de soins) et maintenir leurs compétences dans un domaine où les connaissances doubleraient à tous les 5 ans.

  • Mathieu Larrivée - Abonné 20 mars 2016 10 h 48

    En réponse a Mme Delisle

    Il y a beaucoup de désinformation actuellement sur les médecins et votre commentaire le démontre bien. Allons-y dans l'ordre de vos commentaires :

    - La gestion des médecins étrangers est plutôt délicate. Ceux qui ne peuvent se trouver de poste sont ceux qui ne réussissent pas les examens. Vous ne voudriez pas être soignés par ces médecins.

    - Il est vrai que les médecins en général sont réfractaires au changement. Toutefois, l'interdisciplinarité est davantage inculquée aux plus jeunes médecins. Un changement a ce niveau est a souhaiter.

    - La médecine "comme dans le temps" est révolue. Toutefois, il est faux de croire que les médecins aujourd'hui ne sont intéressés que par l'argent. Je crois qu'il est temps que le médecin de famille se réinvente, qu'il se mette a l'ère du 21e siecle, qu'il se rapproche de son patient, qu'il utilise mieux les autres professionnels. La médecine du médecin seul dans son bureau, ca devrait etre fini aussi.

    - Le ministre et les fédérations sont en effet plus intéressés par l'argent et les conditions de travail que par le bien du systeme et des patients. C'est un gros probleme.

    - La répartition des effectifs devait se faire de facon plus uniforme avec les PREM. Il y a toutefois un plus grand probleme de désorganisation sur le terrain que de répartition.

    - La nécessité pour TOUS d'avoir un médecin de famille est quant a moi tres surévaluée. La plupart des gens en bonne santé n'ont pas besoin de médecin de famille, seulement d'une porte d'entrée. Mais réfléchir en ce sens ne serait pas payant pour le ministre ou les fédérations...

    - Dernier point et le plus important : croire que Barrette défend les médecins, surtout les médecins de famille, est completement faux !!! Croyez-moi, les médecins souffrent de sa présence autant que la population et les autres professionnels. Cette fausseté véhiculée par les médias me met solidement en colere !

  • Yvon Bureau - Abonné 20 mars 2016 15 h 17

    Que le printemps soit !

    Il y aura une émergence de meilleur dans notre système de santé. Tout est là.

    Montons en Sommet ! Le meilleur y émergera.