Les superinfirmières investissent le privé

Au moins trois cliniques privées d'infirmières praticiennes spécialisées sont actuellement en activité au Québec, et d’autres seraient à l’étape de projet.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Au moins trois cliniques privées d'infirmières praticiennes spécialisées sont actuellement en activité au Québec, et d’autres seraient à l’étape de projet.

Démotivées par le système public ou faute de pouvoir travailler autant qu’elles le voudraient, des infirmières praticiennes spécialisées (IPS) ouvrent des cliniques entièrement privées.

Au moins trois de ces cliniques sont actuellement en activité au Québec, et d’autres seraient à l’étape de projet. Pour une soixantaine de dollars, les patients peuvent y consulter avec ou sans rendez-vous pour des problèmes divers comme des otites, des points de suture ou des vaccins.

L’IPS Gilles Cossette a investi ses économies dans l’ouverture de la clinique Accès santé praticienne, à Notre-Dame-des-Prairies, dans Lanaudière. Depuis la mise en place de la réforme du réseau de la santé, il lui était interdit de faire des heures supplémentaires, explique-t-il. C’est ce qui l’a décidé à faire le saut vers le privé. Obligé de vider une banque d’heures accumulées, ce mois-ci, il ne travaille que deux jours par semaine en CLSC à Saint-Gabriel-de-Brandon, où il a la charge de mille patients. « C’est malheureux, j’aurais voulu me consacrer à mes patients au public », se désole-t-il. Des familles qu’il suit au CLSC sont même venues le voir à sa clinique privée, qui a ouvert récemment, pour avoir accès à ses services.

Gilles Cossette était pourtant au coeur d’un des projets infirmiers les plus innovants au Québec. Lanaudière est l’une des régions où l’accès à un médecin de famille est le plus ardu. Au CLSC de Saint-Gabriel-de-Brandon, une équipe d’infirmières s’était vu confier le suivi de centaines de patients aux prises avec des maladies chroniques, le tout de manière autonome. Lorsque Le Devoir en parlait en janvier 2015, la direction du CSSS du Nord de Lanaudière caressait même le projet d’élargir encore le rôle des infirmières dans la région.

Avec la réorganisation du réseau, ces rêves sont aujourd’hui « moribonds », se désole Gilles Cossette.

À Québec, l'IPS David Tremblay-Deschênes et sa collègue clinicienne Isabelle Lechasseur ont complètement délaissé le système public pour se consacrer à leur pratique privée. La Clinique de soins infirmiers de la capitale a pignon sur rue dans Vanier. David Tremblay-Deschênes a pratiqué trois ans en unité de médecine familiale et en CLSC avant de faire le grand saut de l’entrepreneuriat. « Dans le public, il y avait beaucoup d’obstacles », explique-t-il. Il est heureux de la prise en charge de « qualité » que lui permet sa nouvelle autonomie. Il aurait aimé que le modèle de la clinique infirmière publique soit favorisé par Québec, comme cela existe en Ontario. « Nous sommes complètement à contre-courant au Québec, déplore-t-il. On veut montrer que pourtant, ça fonctionne ! » Le matin même de l’entrevue, il avait relevé un problème cardiaque chez un patient orphelin de médecin de famille, lequel a ensuite été rapidement pris en charge par l’hôpital.

À Saint-Hippolyte dans la région des Laurentides, des IPS ont aussi fondé la clinique Santé praticienne +.

D’autres projets seraient en cours d’élaboration, notamment en Montérégie.

Sortir du modèle médical

Cette tendance survient dans le contexte où la seule clinique infirmièregratuite pour les patients, la coopérative SABSA, à Québec, vacille. Elle pourrait devoir fermer ses portes sous peu, faute de financement.

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé, Régine Laurent, est en colère. Elle ne compte pas baisser les bras devant la fermeture annoncée de SABSA, un projet que son syndicat a financé. « Je vais continuer à taper sur le clou ! » lance-t-elle en entrevue. Le ministre Gaétan Barrette est « aveuglé par ses lunettes de médecin », s’indigne-t-elle. « Il y a clairement une volonté que la porte d’entrée de la première ligne demeure uniquement médicale », dit Mme Laurent. Pour elle, alors que la preuve a été faite que la clinique SABSA arrive à prendre en charge une clientèle difficile à moindre coût, l’attitude du ministre est incompréhensible.

Un autre projet de clinique infirmière publique, dans la région de Gatineau, est bloqué faute d’obtenir l’aval du MSSS, affirme-t-elle.

Pour le chercheur à l’Université de Montréal Damien Contandriopoulos, la désaffection des IPS pour le réseau public est le « canari dans la mine ». « Ça montre que les conditions d’exercice en première ligne sont toxiques. C’est un problème plus large que les IPS, c’est toute la première ligne qui est malade », juge-t-il. Il déplore qu’après avoir payé pour leur formation, Québec soit incapable de retenir les IPS et de leur permettre de déployer leur plein potentiel.

L’infirmière Natalie Stake-Doucet, qui s’apprêtait à être diplômée en tant qu’IPS, est à ce point démotivée par les perspectives d’emploi qu’elle a décidé de quitter la profession. Elle se redirige vers la recherche. Elle caressait le rêve d’offrir des soins physiques de première ligne à des patients vivant avec une maladie mentale. Mais rien ne se rapproche de ce rêve dans les postes disponibles, bien qu’elle ait les compétences requises. « Ce n’est pas vrai que j’ai fait une maîtrise pour faire des prises de sang dans un bureau,dit-elle, un brin ironique. Oui, mon rêve est brisé.Le système ne nous permet pas de travailler selon nos compétences. »

Régine Laurent ne blâme pas les IPS de quitter le réseau public. « Je comprends que les IPS soient frustrées et prennent la fuite », dit-elle. Elle reproche au milieu médical de ne pas les laisser pratiquer en atteignant leur plein potentiel. « Elles peuvent faire un diagnostic de diabète, par exemple, et les médecins demandent à voir quand même les patients pour toucher leurs honoraires de la RAMQ »,dénonce-t-elle.

Elle n’approuve toutefois pas le développement d’un réseau parallèle de cliniques infirmières privées. « Je ne peux pas être en accord avec une forme de privatisation. Mais je ne blâme pas les infirmières, c’est le ministre qui est responsable de cette situation ! »


Qu'est-ce qu'une IPS?

Les infirmières praticiennes spécialisées (IPS), longtemps qualifiées de « superinfirmières », détiennent un diplôme de maîtrise et peuvent prescrire des tests diagnostics et des médicaments. Elles peuvent travailler de manière autonome, sans supervision hiérarchique d’un médecin, mais en partenariat avec ce dernier.

Divers services peuvent être offerts dans les cliniques infirmières privées

Traitement d’infections diverses (otites, sinusites, conjonctivites, etc.)
Vaccination
Traitement des infections transmises sexuellement
Soin de plaies
Contraception
Verrues
Test Pap
Suivi pédiatrique
18 commentaires
  • André Champagne - Abonné 16 mars 2016 00 h 55

    Les soins de santé demeurent une chasse gardée.

    Le corporatisme de nos médecins ne laissent aucune liberté d'action à de nombreux profesionnels de la santé. Il s'agit d'une plaie sociale difficile à se débarasser surtout lorsque nos responsables politiques sont eux-mêmes membres de ce corporatisme. Les intérêts des membres font la loi, le conflit d'intérêt est évident. Les corporations, selon les lois qui les soutiennent, doivent défendre les clientèles et non les membres. Devait-on examiner la possibilité de déposer des recours collectifs pour forcer des changements

  • Jacques Lamarche - Abonné 16 mars 2016 05 h 01

    Le triomphe d'une idéologie!

    Le pouvoir politique, Gaétan Barrette en tête, est à la source de cette terrible hémorragie! Toutefois il est soutenu par une bonne partie de l'opinion publique. Sinon des mesures énergiques auraient déjà été prises pour traiter la saignée!

    Résultat d'une propagande qui a réussi, les gens croient que le public, en toute chose, est moins efficace et plus coûteux que le privé! Il faudra encore quelques années pour comprendre que le Québec s'est tiré dans le pied! Il suffit de regarder aux USA pour constater combien bientôt les coûts vont s'élever!!! La médecine à la carte ... de crédit a fait ses preuves! Une catastrophe!

    Au privé, c'est la liberté. Dans ce marché captif où les fonds publics sont garants de toutes les factures à payer, qui refuserait de s'engager dans un voie où nul besoin est de négocier, où mille contraintes sont tombées! Où la recherche du bien commun est laissée entre les mains de tous et chacun!

  • Maryse Veilleux - Abonnée 16 mars 2016 06 h 42

    Elles devraient trouver un autre mode de protestation

    Que l'on comprenne ou non les infirmières, ce qu'elles font en allant au privé est exactement dans les desseins du dr. Barette et fera en sorte de jusitifier ce qu'il a implanté. Contribuer à la médecine à 2 vitesses n'est pas une façon appropriée de protester contre ce qui se passe. La FIIQ devrait réagir sur le plan politique par des campagnes de sensibilisation, voire réfléchir à des stratégies de contestation, même si des ententes ont été signées. Le fait de ne pas pouvoir faire du temps supplémentaire n'est pas mauvais en soi, il préserve du risque de vivre un épuisement professionnel, toutefois un 2e horaire de travail pourrait être prévu afin de répondre aux besoins.

  • Marc Thibeault - Inscrit 16 mars 2016 07 h 52

    Encore le Malotru...

    Décidément, l'écart se creuse toujours plus entre ce que le Malotru prétend faire et ce qu'il fait vraiment. C'est un bien mauvais motivateur. Quand on pense à tout le talent et à toute la bonne volonté gâchés à tous les niveaux du système de santé par ce personnage et ses acolytes, cela fait peur.

  • Nicole Delisle - Abonné 16 mars 2016 08 h 47

    Un système de santé à la dérive!

    Notre système de santé public se désagrège au profit du privé. N'est-ce pas là le rêve
    du docteur Barrette qui se concrétise? Il a tout fait, tout organisé pour que notre système s'étiole avec ses réformes. Voilà que ceux et celles qui ont été formés par
    nos deniers publics fuient le navire tellement la désorganisation est totale et l'attente
    de solutions dans le réseau exagérée. Les médecins d'abord, puis maintenant les
    superinfirmieres et infirmières. La privatisation est à nos portes. Avec une population
    avec un taux d'endettement record, le privé y trouvera-t-il son compte? Qui pourra se payer des soins privés à presque 300$ la visite? On est entrain d'abandonner carrément toute une population. M. Barrette, votre réforme est un désastre, arrêtez
    de nous dire que tout se passe bien et tel que prévu!