Québec atrophie les CLSC

Québec s’apprête à transférer une partie des activités des CLSC vers les groupes de médecine de famille (GMF). En effet, dans les prochaines semaines, les centres intégrés de santé et de services sociaux se verront amputés d’une bonne partie de leurs professionnels, qui seront transférés dans les GMF du territoire. Et ce, aux frais des établissements de santé.

« Il demeure des services en CLSC, mais c’est vrai qu’il y a un transfert de services vers la première ligne dans les GMF, confirme la porte-parole du ministère de la Santé et des Services sociaux, Noémie Vanheuverzwijn. C’est un déplacement d’une partie de la clientèle pour que [les services de première ligne] soient là où les patients en ont besoin dans les GMF. Mais ce n’est pas la totalité des services [des CLSC] qui s’en vont. »

On est en train de détourner les ressources du public vers des GMF qui sont gérés par des médecins de façon privée

 

Selon elle, ce transfert est une « pièce maîtresse » de la réforme des services de première ligne pour sortir de l’hospitalo-centrisme. « Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura plus personne dans les CLSC, mais disons qu’on détermine qu’un patient a besoin de services psychosociaux, plutôt que le médecin lui dise d’appeler au CLSC pour prendre un rendez-vous et que le patient y soit réévalué, là, il va avoir tout sur place, ça va améliorer la fluidité du GMF. 

Directive ministérielle

C’est la confirmation de ce que plusieurs craignaient depuis que le sous-ministre adjoint, Louis Couture, a envoyé une directive aux p.-d.g. des centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) pour les informer de la nouvelle orientation pour favoriser l’interdisciplinarité dans les GMF.

« Concrètement, des travailleurs sociaux et des pharmaciens se joindront systématiquement aux infirmières cliniciennes déjà présentes dans tous les GMF », écrit le sous-ministre dans le document dont Le Devoir a obtenu copie.

En fonction du nombre de patients, chaque GMF se verra attribué jusqu’à 5 infirmières, 2,5 travailleurs sociaux et 2,5 professionnels de leur choix. Cela touchera de façon plus spécifique les inhalothérapeutes, kinésiologues, nutritionnistes et physiothérapeutes.

Pour les infirmières et les pharmaciens, c’est le ministère de la Santé qui assumera le coût des salaires, mais pas pour les autres professionnels de la santé, précise le sous-ministre. « Le financement spécifique à l’attribution des travailleurs sociaux et des autres professionnels de la santé et des services sociaux devra être assumé à même les budgets et ressources » des centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et des centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS).

Dans un autre document, le ministère parle d’une « migration des professionnels de la santé de l’établissement vers les GMF ». Ces derniers resteront des employés du CISSS, mais dans de nouveaux bureaux, payés eux aussi par Québec.

Détournement de ressources

« On est en train de détourner les ressources du public vers des GMF qui sont gérés par des médecins de façon privée. On déshabille Pierre pour habiller Jean, mais ce ne sont pas nécessairement les mêmes gens qui vont être servis », dénonce un gestionnaire de longue date, sous le couvert de l’anonymat.

Ce dernier parle de « compressions déguisées » et s’inquiète du sort de la clientèle plus vulnérable, qui ne trouvera pas nécessairement de place en GMF. « Dans les GMF, les clients ne seront pas soumis à une priorisation dans un guichet d’accès comme en CLSC », affirme-t-il.

Il n’est pas le seul à s’inquiéter de cette « migration » des services. « Cette volonté d’avoir des ressources professionnelles dans les GMF, si on regarde ça strictement sous cet angle, c’est un apport important dans les services à la population. Mais quand on voit que c’est un transfert de ressources, ça, c’est inquiétant, parce qu’on ne sait pas ce qu’il va advenir des services qui étaient rendus par ces professionnels dans les établissements de santé », affirme Carolle Dubé, présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS).

« On a développé les CLSC pour offrir des services de première ligne et des ressources dévouées à la prévention de la santé. Comme les médecins n’y sont pas allés, on amène aujourd’hui les professionnels aux médecins dans les GMF. Mais notre crainte, c’est qu’on est en train de mettre en danger tout le coeur de la mission des CLSC »,affirme Mme Dubé.

À Laval, la présidente de l’exécutif local de l’APTS, Josée Blanchard, estime qu’il faudra 20 travailleurs sociaux et tout autant de professionnels des autres catégories pour répondre à la demande des nouveaux GMF. Or, on compte exactement 22 travailleurs sociaux répartis dans les 4 CLSC de la région. « Les listes d’attente vont encore s’allonger », craint Mme Blanchard.

Au CISSS de Laval, on n’était pas en mesure de confirmer ces chiffres mardi, puisque les besoins des GMF n’ont pas encore été signifiés officiellement. On affirme travailler sur différents scénarios, mais ne pas savoir encore avec précision dans quels services on ira chercher ces professionnels. « Est-ce qu’on va les prendre dans les CLSC, en santé mentale ? Est-ce qu’on va les prendre ailleurs ? On va voir le nombre de personnes dont on aura besoin et où on ira les placer. Mais c’est sûr que pour la population, c’est une meilleure utilisation des professionnels parce qu’ils vont être dans des GMF. »

D’autres options

David Levine, ancien directeur de l’Agence de la santé de Montréal, croit que ces changements sont de bon augure. « J’ai toujours prôné qu’on devait transférer de l’argent de notre système actuel vers un autre modèle plutôt que d’injecter de l’argent neuf dans le système », affirme-t-il en entrevue au Devoir. Pourtant, il espère que les gestionnaires du réseau ne feront pas l’erreur de prendre l’essentiel des ressources dans les CLSC. « Au départ, ce type de déplacement de ressources peut avoir un effet très positif, ça va dépendre de comment on utilise cette main-d’oeuvre. Mais j’espère que ce ne sera pas uniquement de la main-d’oeuvre qui provient des CLSC. J’espère que les p.-d.g. des CISSS vont être sérieux et regarder aussi du côté des cliniques externes à l’hôpital. »

15 commentaires
  • Marc Tremblay - Abonné 3 mars 2016 00 h 50

    Mission avortée des CLSC

    Il devait y avoir des médecins dans les CLSC pour appuyer les psychologues et les travailleurs sociaux. Mais les médecins n'ont jamais voulu y aller. Face à ce constat d'échec, ce sont les psychologues et les travailleurs sociaux qui iront dans les cfliniques médicales.

    Mais, y aura t'il une place pour ces professionnels dans les cliniques médicales? J'en doute.

    • Benoit Thibault - Abonné 3 mars 2016 20 h 50

      Vous avez raison M, Tremblay et c'est là que le bas blesse pour le MSSS. Après tout pourquoi déranger les vrais affaires. C'est plus facile de changer par directive ministérielle.

      Une solution de grand centre urbain pas vraiment adaptée aux régions, et oui pour asseoir ce beau monde, il va falloir des locaux du mobilier qui sera ... rembourser au médecin alors que c'est déjà présent au CLSC.

      Cela fait distraction du débât sur les cliniques privées de chirurgie.

      Un autre exemple comme quoi on ne sait ou va le ministre avec notre système de santé. C'est très loins d'un débat de société.

  • Yves Côté - Abonné 3 mars 2016 03 h 39

    A chaque jour...

    Pour remplacer notre historique Je Me Souviens", "A chaque jour" est imposée par notre gouvernement comme Devise Nationale.
    A chaque jour, quelques boulons de moins de ce que nous avons mis en place pour nous solidariser comme société responsable.
    A chaque jour, quelques boulons de moins de ce que nous avons mis en place pour donner du contenu à notre culture.
    A chaque jour, quelques boulons de moins de ce que nous avons mis en place pour nous assurer que nos petits-enfants vivront en français au Québec.
    A chaque jour, quelques boulons de moins de ce que nous avons mis en place pour être fiers de marcher debout.
    A chaque jour, la mort identitaire progresse en nous comme un cancer. De manière jouissive pour qui nous exècrent.

    Mais à chaque jour, quelques Québécois de plus se trouvent frappés par une réalité que jusque-là, ils refusaient d'admettre.
    Aujourd'hui, l'os du chien qui ronge est presque disparu.
    Demain, il comprendra que pour plaire à ses habiles maîtres, il ne lui reste que sa patte à ronger...

    Vive le Québec libre !

    • - Inscrit 3 mars 2016 09 h 19

      Quel beau texte !
      En le travaillant un peu vous pourriez le mettre en chanson, ça sonne comme certains texte de Ferrat !

    • Yves Côté - Abonné 3 mars 2016 11 h 51

      Quel compliment vous me faites, Monsieur Hubert !
      J'en suis un peu-beaucoup ému, je vous l'avoue en toute simplicité et sincérité.
      Merci de celui-ci !, bien que j'éviterai de trop m'y laisser aller...
      Toutefois, votre idée de chanson me plaît passablement.
      L'ennui, c'est que mes mains m'empêchent depuis plusieurs années de "toucher" à une guitare.
      Ceci-dit, si un compositeur ou une compositrice a assez de courage et de folie pour s'atteler avec moi à votre idée, je suis partant.
      Le défi est lancé ici à qui veut tenter la chose...

      Tourlou !

  • Suzanne Cordeau - Inscrite 3 mars 2016 07 h 20

    Soins à domicile.....

    Déjà affectés...que vont-ils devenir dans ces nouveaux règlements. Exemple: Prélèvements de sang... prescrit par légitime médecin de famille mais ne faisant pas partie d'un GMF, chez personne retenue à la maison par l'äge et la maladie.
    Et que dire de la belle théorie de maintient à domicile?

  • Alexandre Thibodeau - Abonné 3 mars 2016 07 h 30

    Les GMF sont plus faciles à privatiser...

  • Josée Duplessis - Abonnée 3 mars 2016 07 h 51

    Encore une fois c'est à perdre son latin. Les GMF!!! Les CLSC!!! Quelle est la différence entre la petite clinique du coin et un GMF?
    Si la clinique où je vais n'est pas une GMF et que les services qui étaient donnés au CLSC sont rendus dans une GMF, où pourrais-je recevoir ces services?
    Si une personne n'a pas de médecin de famille elle peut avoir certains services au CLSC mais si elle n'a pas accès à une clinique GMF parce qu'elle n'a pas de médecin, où ira-t-elle?
    Sera-t-elle considérée et soignée? Aura-t-elle accès à des services psychologiques,en nutrition, en inhalothérapie. Car rappelons-le les patients doivent avoir la référence d'un médecin généraliste pour être dirigés vers un spécialiste.
    Donc pas de médecin de famille, pas de spécialiste.
    Qui paiera ces spécialistes? Est-ce qu'une clinique privée avec beaucoup de ressources sera privilégiée et par le fait même les patients mieux servis? Est-ce que ça donnera lieu à des inégalités médicales qui étaient absentes par la prsence des CLSC?
    Où c'est moi qui ne comprend pas où c'est le système qui est mal expliqué ou mal conçu.
    Plein de questions.
    Prière de nous éclairer.