S’endetter pour procréer

Les plans de financement sont devenus la norme dans les cliniques de fertilité privées.
Photo: iStock Les plans de financement sont devenus la norme dans les cliniques de fertilité privées.

Pour permettre aux couples infertiles de se payer un traitement de fécondation in vitro, les cliniques privées font des partenariats avec des banques pour leur offrir des options de financement rapides. Malgré tout, plusieurs patientes ne parviennent pas à obtenir un prêt bancaire ou un crédit d’impôt, ce qui les oblige à tirer un trait sur le projet d’avoir un enfant.

Stéphanie Chabot a 30 ans. Avec son conjoint, elle a fait un premier traitement de fécondation in vitro alors que ceux-ci étaient encore remboursés par la Régie de l’assurance maladie du Québec. Mais elle n’a pas eu de chance. Elle souhaite aujourd’hui faire une nouvelle tentative, mais elle est à court d’option, et ce, bien qu’elle soit admissible au crédit d’impôt offert par Québec en remplacement du programme de procréation assistée aboli par la loi 20 en novembre dernier.

Avec un revenu familial d’environ 60 000 $, Stéphanie estime qu’elle pourrait bénéficier d’un remboursement d’environ 40 % sur un traitement de 7000 $. « Mais ça nous prend de l’aide pour commencer les traitements parce que c’est beaucoup d’argent. »

Stéphanie est travailleuse autonome. Elle a une garderie en milieu familial. Son conjoint a un bon emploi. Papiers en mains, le jeune couple s’est présenté dans une institution financière pour présenter son « projet de vie ». On leur a fait comprendre que ce ne serait pas possible, car, étant locataires, ils ne présentaient aucune garantie. Et un traitement de fécondation in vitro, c’est encore moins garanti. Stéphanie et son conjoint sont allés frapper à d’autres portes. Ils ont même demandé une augmentation de leur limite sur leurs cartes de crédit. « C’était la même chose partout, se désole Stéphanie Chabot. On est tellement découragés, on a pleuré. Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas avoir d’aide ? Oui, je suis travailleuse autonome, oui, on a un petit salaire, mais c’est une vie, avoir un enfant. Pourquoi on nous refuse ça ? »

Plan de financement

Stéphanie n’est pas la seule à abandonner le rêve d’avoir un enfant pour des raisons financières. À la Clinique Ovo, le Dr François Bissonnette estime qu’environ 40 % de ses patients sont dans la même situation. « La plupart ne font même pas de demande de crédit, ils se découragent tout simplement devant l’ampleur des coûts. »

Pour faciliter l’accès au crédit à sa clientèle, la clinique Ovo a fait un partenariat avec la Banque Scotia. Sur son site Web, la clinique précise qu’il s’agit d’une « option de financement abordable et compétitive » pour les traitements de fertilité. « La demande de crédit est simple et confidentielle et l’approbation se fait souvent dans les 24 heures qui suivent. »

Les plans de financement sont devenus la norme dans les cliniques de fertilité privées. L’été dernier, Le Devoir rapportait que Procrea avait conclu un partenariat avec le groupe américain IntegraMed, qui offre aux couples infertiles des solutions de financement à des taux d’intérêt de 20 % avec l’option « grossesse garantie ou argent remis ». La clinique n’a pas rappelé Le Devoir pour préciser les solutions offertes aux couples québécois.

Chez Fertilys, une clinique ouverte il y a tout juste deux ans par le Dr Pierre Miron, on propose un remboursement étalé sur 3 à 12 mois avec un taux d’intérêt de 13,5 %. En entrevue, le Dr Miron convient que c’est plus élevé qu’un prêt personnel courant, mais il explique cela par le fait que « c’est plus risqué pour les institutions financières ».

Après la consultation avec le médecin, le patient passe « dans le petit bureau à côté » pour discuter d’un financement personnalisé, un peu comme pour l’achat d’une voiture chez un concessionnaire. « C’est vrai que c’est l’image qui vient en tête, concède le Dr Miron. Mais c’est la médecine qui nous est imposée par le ministre [de la Santé] Gaétan Barrette. Je ne suis pas heureux de ça, je peux vous le dire. On n’est pas habitués en médecine de devoir “dealer” avec ça. »

 

Crédit d’impôt

Si les cliniques affirment que c’est un service apprécié des patients, certains affirment que l’on « profite de la détresse des gens » pour gagner de l’argent. « J’ai acquis une certaine maturité avec les années, mais, il y a dix ans, j’aurais sauté là-dessus. J’aurais dit : “on s’endette et, au pire, si ça ne marche pas, on fera faillite et c’est tant pis” », raconte Martine Vallée Cossette, 36 ans, qui a passé 15 ans en clinique de fertilité. À son grand bonheur, elle a réussi à avoir un enfant il y a deux ans.

Mais aujourd’hui, cette belle réussite l’empêche d’avoir accès au crédit d’impôt puisque seuls les couples infertiles sans enfant y sont admissibles. « On ne peut plus aller de l’avant. Financièrement, ce n’est pas possible. C’est donc un deuil que l’on fait aujourd’hui. On n’aura pas d’autre enfant. Notre fils va rester enfant unique. »

Karine Cummings, de Québec, dénonce elle aussi le crédit d’impôt qui exclut les couples infertiles qui ont déjà eu la chance d’avoir un enfant. « Avant que Québec décide de rembourser la FIV, on avait des crédits d’impôt de 50 % pour tout le monde. Là, il n’y a plus rien pour ceux qui ont déjà un enfant. M. Barrette a décidé qu’on devait se contenter d’avoir un enfant. »

Au téléphone, Karine Cummings est au bord des larmes. Elle a toujours rêvé d’avoir une grande famille, mais avec deux emplois précaires, elle n’est pas prête à prendre le risque de s’endetter pour peut-être avoir un enfant. « Ça nous fait peur. C’est beaucoup trop de sous, et il n’y a aucune garantie que ça marche. Si on était sûrs d’avoir un enfant au bout du processus, on foncerait à 100 milles à l’heure, mais ce n’est pas le cas. C’est tellement triste d’abandonner le projet d’avoir un enfant à cause de l’argent. »

Barrette confirme la hausse

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, a confirmé que les couples infertiles devraient payer davantage pour les médicaments liés aux traitements de fécondation in vitro qui coûtent des milliers de dollars, comme l’a révélé Le Devoir lundi. « Oui [ça va coûter plus cher], mais en partie. Ça ne tombe pas à zéro, il y a le crédit d’impôt quand même », a-t-il répondu à Paul Arcand, sur les ondes du 98,5 lundi matin.

À Québec, la députée péquiste Diane Lamarre parle « d’acharnement du ministre Barrette sur les couples infertiles ». Elle affirme que plusieurs médicaments sont remboursés par la RAMQ, même si les soins pour lesquels ils sont nécessaires ne sont pas assurés par Québec.

Son collègue de la CAQ, François Paradis, demande également au ministre de revenir sur son intention de désassurer ces médicaments. « C’est une décision qui a été prise de façon unilatérale derrière des postes closes après l’adoption du projet de loi 20. C’est un autre coup dur pour ceux dont le rêve ultime est d’avoir un enfant. »
10 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 16 février 2016 03 h 55

    Un coup de plus est asséné...

    Un coup de plus est asséné aux mesures sociales de partage qui reposent sur ces valeurs d'humanisme et de solidarité qui, des années 60 aux années 90, ont tant coûtées en sacrifices volontaires aux Québécois.
    Preuve est faite que personne ne peut se percevoir comme protégé des exactions de ce gouvernement contre le peuple québécois. En commençant par les plus vulnérables.
    Les personnes se trouvant en maisons de retraite, les personnes handicapées, les personnes en besoin d'hospitalisation et de soins, les nouveaux arrivants, les enfants en âge scolaire, les étudiants et maintenant les futurs parents qui connaissent un parcours difficile.
    C'est la honte historique seule qui attend tous les ministres et les collaborateurs de ce gouvernement, pseudo-libéral et aux ordres d'une personne que je préfère ici ne pas qualifier pour éviter la non-publication de mon commentaire.
    Il est de plus en plus évident que ce gouvernement est un gouvernement de félons.
    Elu par moins du tiers des Québécois et sur une suite de promesses non-seulement mensongères et trompeuses, mais traîtres à la continuité historique et sociale de ce que nous sommes.
    Le seul but du gouvernement Couillard est d'achever au Québec le travail de déconstruction identitaire qui a été entrepris après le référendum de 95 par une élite fédéraliste qui n'a comme cap que la privatisation réelle et égoïste des chances de succès des habitants de tout un pays et de la réduction politique définitive de trois peuples historiques, chronologiquement pré-britanniques et fondamentalement généreux, qui sont ceux des Amérindiens, des Inuits et des Québécois (sans compter ceux des Acadiens et des Métis de l'Ouest).
    Je mets quiconque au défi de me prouver par les faits que ma déclaration ci-dessus n'est pas fondée.
    Et cela, en commençant autant par les individualités éparses du gouvernement en question, que par leur ensemble conjugué.

    Vive le Québec qui librement, refuse de disparaître !

  • Denis Paquette - Abonné 16 février 2016 08 h 18

    Des malheurs impossibles a assurer totalement

    Une aide de l'état , mais pour combien d'enfants, un, deux, trois ou quatre , voila la question, l'état est-il capable légitimement d'en soutenir plusieurs, sans en pénaliser tous les autres aspects de la vie, il y a des malheurs qui sont de par leur nature incommensurables, impossible a assurer totalement

  • Charles Lebrun - Abonné 16 février 2016 09 h 14

    Sens des valeurs

    Faudrait que M. Barrette m'explique comment il se fait que les gens d'affaires (agents d'immeuble, contracteurs, etc.) n'ont aucune limite quant au véhicule qu'ils peuvent déduire de leurs rapport d'impôt, ce peut être une sous-compacte à moins de 15000$ tout comme une luxueuse voiture à plus de 90000$! (c'est tout de même 6 fois plus!)

    Quand il s'agit de faire un 2e enfant... hola! ça suffit les dépenses semble dire notre ministre de la santé!

    Faut dire, que dans notre société, le droit à la voiture est "supérieur" à celui d'avoir un enfant... C'est le sens des valeurs que semble endosser M. Barrette qui était médecin dans son ancienne carrière!

    • Sylvain Auclair - Abonné 16 février 2016 11 h 26

      La raison est simple: on s'attend à ce que les gens d'affaires fassent tout pour maximiser leurs profits, et donc que leurs dépenses soient toujours justifiées. Après tout, avec le faible taux d'impôt que les sociétés paient de nos jours...

    • François St-Pierre - Abonné 16 février 2016 16 h 30

      Aux fins de la déduction pour amortissement, le coût en capital d'une voiture de tourisme est présentement limité à 30 000 $. Votre comparaison ne tient pas vraiment la route.

  • Sylvie Bolduc - Inscrite 16 février 2016 10 h 32

    Je suis profondément désolée pour tous ceux qui ne peuvent pas réaliser ce rêve d'avoir un enfant, mais malheureusement, la majorité ne peut pas porter tous nos rêves que la nature nous refuse. La vie est une succession de deuils et de renaissances personnelles, et même si je compatis sincèrement à votre peine, je ne crois pas que le gouvernement soit fautif dans cette décision ( et Dieu sait si je suis pas une fan du gouvernement actuel) . Nous avons des limites financières et chaque choix a ses conséquences pour d'autres groupes de personnes et dans la situation actuelle, des coupures dans d'autres domaines seraient encore plus cruelles car non reliés à un rêve, mais à la survie même.

  • Raymond Labelle - Abonné 16 février 2016 11 h 15

    L’argent économisé pourrait servir à faciliter l’adoption, …

    … aider les enfants qui ont besoin de l’être et les adoptants prêts à les aider plutôt que de servir le besoin strictement narcissique qu’un enfant soit « NOTRE » enfant avec «NOS» gènes.

    • Yves Côté - Abonné 16 février 2016 12 h 33

      Monsieur Labelle, dites-moi, en me fiant à votre idée il me vient une question.
      Sans l'assouvissement de ce que vous considérez sans doute comme le besoin narcissique de vos propres parents, auriez-vous pu écrire ces lignes ?
      Mais plus sérieusement, pourquoi donc faudrait-il choisir entre ces deux ?
      Le Québec n'est-il pas parmi les pays les plus riches du monde ?
      A quoi sert donc doit servir l'argent que par nos impôts et autres taxes, nous mettons en commun ?
      A acheter des limousines ou autres aux ministres ?
      A quoi sinon qu'à donner à tous, et aussi équitablement que possible, la chance au bonheur ?
      Que font de bon nos gouvernants, s'ils ne font pas cela ?
      Pourquoi chérissons-nous la démocratie, si ce n'est pour partager le plus possible ?
      Vous savez ?, pour s'enrichir au maximum quand on fait partie des déjà nantis et puissants en limitant les chances des autres à accéder à l'abondance (ce que je ne dis pas que vous faites, remarquez-le SVP), il y a bien mieux et efficace que la démocratie...
      Mais de la dictature politique, économique, financière, médiatique, culturelle, etc., qui en veut ?
      Certainement pas moi en tout cas.

      Pardon de vous bousculer un peu, parce que je pense que nous partageons le souci sincères des enfants abandonnés et délaissés, et salutations à vous, Monsieur.