Des cibles à géométrie variable

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Les médecins spécialistes acceptent de voir plus de patients plus rapidement, mais ils se sont négocié une clause échappatoire qui leur permet de baisser leurs cibles en cours de route sans pénalités, avec des primes en sus, découvre-t-on dans les détails de l’entente dont Le Devoir a pris connaissance.

Tout comme les médecins omnipraticiens l’ont fait au printemps dernier, les médecins spécialistes sont parvenus à une entente avec le ministère de la Santé pour surseoir à l’application de la loi 20, qui prévoyait des pénalités financières si les médecins n’arrivaient pas à certains quotas. L’entente de principe est survenue en novembre, mais le ministre vient tout juste d’apporter sa signature au document final.

Dans les deux cas, le ministre s’est engagé à aider les médecins à atteindre leurs nouvelles cibles. Dans l’entente avec les spécialistes, on parle de « considérer divers éléments, dont l’accès aux plateaux techniques ». De nombreuses demandes des médecins spécialistes y sont énumérées, mais le ministre ne s’engage sur rien de précis, répétant que cela devra se faire « en respectant le cadre financier des établissements », qui sont soumis à des compressions importantes.

« Le ministère s’engage de bonne foi, à la hauteur de ses capacités, à contribuer à l’amélioration de l’environnement de pratique des médecins spécialistes. »

Contrairement aux omnipraticiens, les spécialistes ont réussi à tirer profit du flou entourant l’engagement ministériel. « Les parties s’engagent à ajuster, à la hausse ou à la baisse, les cibles prévues à la présente entente selon l’évaluation de la situation de l’environnement de pratique des médecins spécialistes », peut-on lire dans le document officiel, qui fait une dizaine de pages.

« Le but de cette phrase-là, c’est que si, pour des raisons x ou y, le ministère de la Santé ne respecte pas ses engagements, la cible va baisser, mais on ne sera pas accusé de ne pas avoir livré ; on va avoir livré avec ce qu’on pouvait », explique la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), la Dre Diane Francoeur.

Incitatifs financiers

Les spécialistes se sont toutefois inspiré des médecins de famille en matière d’incitatifs financiers pour atteindre les nouvelles cibles. Les omnipraticiens ont eu les « primes Bolduc » pour prendre plus de patients en charge, les spécialistes ont leur équivalent. En effet, les parties s’engagent à « considérer la mise en place […] de certaines mesures de rémunération visant à favoriser l’atteinte de ces cibles » d’ici le 31 décembre 2017.

Ce n’est pas de l’argent additionnel, mais des sommes déjà prévues dans l’enveloppe des médecins spécialistes, se défend le directeur des affaires juridiques et négociateur en chef de la FMSQ, Me Sylvain Bellavance. « Il reste des montants à verser dans le cadre de l’enveloppe actuelle. On peut prendre ce montant et donner 2 % d’augmentation à tous les médecins sur tous les services rendus, ou bien dire plutôt qu’on prend 25 millions pour inciter tel aspect, mais ça ne coûte rien de plus au ministère. »

C’est une option de dernier recours, assure la présidente de la Fédération. « Si, à l’approche du fil d’arrivée, je vois que je n’ai pas réussi à convaincre mon monde à livrer, j’ai cet outil-là qui va me permettre de m’assurer que mon engagement va être livré. Mais c’est clair qu’on n’arrivera pas avec des primes au premier tour, oubliez ça. »

Ces primes pourraient être données, par exemple, aux médecins qui sacrifient leur pause du dîner pour prendre plus de patients en consultation, ou à ceux qui deviennent des médecins traitants à l’hôpital, en remplacement des médecins de famille que l’on tente de renvoyer en clinique, explique-t-elle.

Présentement, les médecins spécialistes prennent en charge 57 % des patients à l’hôpital. Ils se sont engagés à augmenter ce chiffre à 65 % d’ici le 31 décembre 2017. « C’est ce qui va être le plus difficile [à réaliser], concède la Dre Francoeur. On ne peut pas demander aux médecins de faire plus de consultations, d’arriver plus vite à l’urgence, d’être le médecin traitant et d’opérer en même temps, quand ce sont les mêmes personnes. Il va falloir que tout ça arrive en cascade. »

C’est pourtant ce à quoi les spécialistes se sont engagés. Dans un premier temps, il faudra que 90 % des consultations prescrites par un médecin de famille se fassent dans un délai précis, selon un code de priorité clinique qui sera établi par les spécialistes eux-mêmes. Une équipe a commencé à travailler sur les grilles d’évaluation que devront remplir tous les omnipraticiens avant de confier leur patient à un spécialiste. Dans certains cas, on parle de délais très courts, soit 3 ou 10 jours, mais on peut aller jusqu’à six mois pour les cas moins urgents. Ces grilles devraient permettre d’éliminer plusieurs consultations jugées inutiles, estime la FMSQ.

À l’urgence, les spécialistes devront voir 40 % des patients dans un délai de moins de deux heures et 75 % en moins de quatre heures, toujours selon le code de priorité, et ce, du lundi au vendredi de 8 h à 16 h. « C’est là où il y a le plus d’achalandage », répond la Dre Francoeur pour expliquer cet horaire de fonctionnaires.

Liste d’attente

Enfin, l’entente prévoit que 95 % des chirurgiens devront prioriser leurs patients en attente depuis plus d’un an pour une chirurgie. En ce moment, seulement 15 % des médecins donnent la priorité à ces gens qui patientent depuis trop longtemps, et ce, « pour différentes raisons », explique Me Bellavance. « Ça ne fera pas en sorte qu’il n’y aura plus de gens qui vont attendre pour une chirurgie en 2017, mais les délais d’attente devraient, théoriquement, être moins longs parce qu’on va avoir moins de personnes en attente depuis plus d’un an. »

Rien, dans l’entente, ne prévoit donc que les patients soient obligatoirement opérés en moins d’un an. « C’est impossible », répond d’emblée la présidente de la FMSQ, qui veut d’abord évaluer l’effet des premières mesures avant de s’engager davantage sur le temps d’attente des chirurgies.

Selon la Dre Francoeur, la priorisation des patients selon ces critères prédéfinis devrait permettre de régler bien des problèmes. « Ce qu’on veut, quand on parle de pertinence et de priorisation, c’est que les bonnes personnes soient à la bonne place pour les bons problèmes. »

Est-ce que le ministre, ancien président de la FMSQ, a été moins exigeant envers les spécialistes qu’envers les médecins de famille ? « Il n’a certainement pas été plus conciliant avec moi, s’exclame sa remplaçante. Au contraire, il arrive et il a tous les diagnostics, il a tous les traitements, il sait tout, il connaît tout. Il est encore assis dans ma chaise. Il essaie de gérer la fédération selon sa vision actuelle. Il est loin d’être plus conciliant avec nous. »

Au pas, les «snowbirds» !

La FMSQ veut faire le ménage dans ses listes d’attente pour les chirurgies. « Dans la liste des chirurgies, les snowbirds qui s’en vont en Floride six mois par année, qu’on ne vienne pas m’accuser de les avoir fait attendre six mois de plus, ils n’étaient pas là ! Enlevez-moi ça [de la liste], s’emporte la présidente de la Fédération, la Dre Diane Francoeur. Les gens qui remettent leurs chirurgies dix fois, enlevez-moi ça ! Ne venez pas me dire que c’est de ma faute si ça fait un an qu’ils attendent. Les gens qui ne se présentent pas — il y a encore des gens qui ne se présentent pas pour une chirurgie en 2016 —, enlevez-moi ça de la liste d’attente ! À un moment donné, il y a une certaine responsabilité citoyenne et ça, c’est la job du ministre [de faire comprendre ça aux gens]. »

Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne
9 commentaires
  • Chantale Desjardins - Inscrite 4 février 2016 07 h 06

    Que comprendre de cet entente?

    Plus je lis, moins je comprends... langage confus de médecins. C'est du Barrette.

    • Jean-Marie da Silva - Abonné 4 février 2016 20 h 29

      Rien à comprerndre.

  • Dominique Roy - Abonnée 4 février 2016 07 h 22

    zzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzzz, LoBo

  • Jacques Morissette - Inscrit 4 février 2016 08 h 39

    Quand des confrères se rencontrent

    Donner-leur du bonbon, c'est sûr qu'ils vont les prendre, ne serait-ce que par politesse. Il faut croire que notre ministre de la Santé est un très bon hôte sous ce rapport. Il sait, semble-t-il, que quand il reçoit il se doit d'être à la hauteur du statut des convives, en particulier sachant qu'il fait partie de la même église.

  • Colette Pagé - Inscrite 4 février 2016 09 h 45

    Copains/copains !

    C'est ce qui faisait dire à Claude Castonguay, que le Ministère de la santé ne devrait jamais être dirigé par un médecin, spécialiste au surplus et PM en prime.

  • André Côté - Abonné 4 février 2016 09 h 51

    Une déférence historique

    Il existe deux groupes de personnes pour lesquelles notre société souffre d'un excès de déférence: les médecins, qu'on appelle "docteur untel" et les avocats "maître untel". Une coutume qui a probablement ses racines dans notre histoire et qui perdure encore aujourd'hui. Si vous êtes ingénieur, professeur d'université, biologiste, psychologue, artiste..., vous vous appellerez monsieur ou madame. Et cette déférence envers ces deux groupes de personnes, les médecins et les avocats, a des conséquences quand il s'agit de monnayer leurs services. Ce qui semble être toujours le cas aujourd'hui. Sans le savoir, aurions-nous notre petite noblesse bien à nous?