Les mises en garde de Santé Canada pourraient causer plus de tort que de bien, selon des chercheurs

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Santé Canada a-t-il fait fausse route en alertant le public sur les risques potentiels de pensées suicidaires associés aux médicaments prescrits pour le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH) ? Des chercheurs en santé mentale jugent que l’agence fédérale a failli, en omettant les études qui démontrent que, depuis 10 ans, le taux de suicide chez les adolescents québécois a fondu de moitié, bien que le nombre de jeunes traités avec ces médicaments ait triplé.

Dans un article publié dans la dernière édition de la prestigieuse revue The Lancet Psychiatry, le psychiatre Alain Lesage et la pédopsychiatre Johanne Renaud, de l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, et les pharmaciens Édouard Kouassi et Philippe Vincent critiquent vertement la façon de faire de Santé Canada et de l’agence de santé publique canadienne.

L’an dernier, l’organisme fédéral a instauré des mises en garde en encadré noir sur tous les médicaments prescrits pour traiter le TDAH, alertant le public sur le risque potentiel d’idées suicidaires que pourraient induire ces médicaments largement utilisés.

« Si le médicament comportait un risque important, la même tendance s’observerait dans les données sur le suicide. Or, Santé Canada n’a jamais regardé le problème sous l’angle épidémiologique. Les faits que nous rapportons ne sont pas une opinion, mais bien une réalité par rapport aux taux de suicide et à l’augmentation des prescriptions », a fait valoir lundi le Dr Lesage.

Selon ce dernier, le nombre d’enfants qui se sont vu prescrire des médicaments pour traiter un TDAH a triplé au Québec depuis 2001, touchant 9 % des garçons de 10 ans et 4 % des adolescents de 15 et plus en 2011-2012. Durant la même période, le taux de suicide a chuté de 16 par 100 000 chez les jeunes de 15 à 19 ans en 2001, à 8,7 par 100 000 en 2011.

« Il n’y a aucune étude épidémiologique démontrant que ça [ces médicaments] augmente le risque de suicide. Santé Canada tire des conclusions à partir d’une association avec un traitement. On veut interpeller Santé Canada et l’Agence de la santé publique du Canada, car nous déplorons qu’ils n’assurent pas une surveillance en ce qui a trait à la santé mentale. On le fait pour les maladies infectieuses, plaide le chercheur, pourquoi pas pour le suicide ? »

Clarifier l’information

Selon le Dr Lesage, qui dirige le Réseau de recherches sur les troubles de l’humeur et l’anxiété, des recherches randomisées ainsi que des méta-analyses ont plutôt montré que le traitement du TDAH pouvait atténuer les symptômes d’hyperactivité, améliorer la réussite scolaire et l’estime de soi, réduire la dépendance aux drogues ainsi que les grossesses chez les adolescentes. Autant de facteurs qui sont connus pour augmenter le risque de suicide chez les jeunes.

Sans aller jusqu’à dire que la baisse observée du taux de suicide est directement attribuable aux traitements du TDAH, le chercheur estime que cette donnée a pu jouer un rôle important dans l’importante chute observée. « Si on utilise massivement un médicament dans une population donnée, c’est clair que cela a un impact, même si d’autres facteurs entrent en cause. Des recherches doivent être menées pour mesurer le rôle précis de ce facteur », dit-il.

Selon ce dernier, il serait urgent que Santé Canada clarifie l’information auprès des parents, déstabilisés par une multitude de messages ambigus et contradictoires. « Sur la place publique, le message doit être clair, insiste le chercheur. Ça vaut la peine de bien traiter quand le diagnostic est clair, et les effets bénéfiques surpassent les effets indésirables. » Santé Canada n’était pas en mesure lundi de répondre à ces critiques.

On veut interpeller Santé Canada et l’Agence de la santé publique du Canada, car nous déplorons qu’ils n’assurent pas une surveillance en ce qui a trait à la santé mentale.