Une menace pour les bébés d’Amérique latine

Au regard de la loi, la microcéphalie ne justifie pas d’avortement, puisque le bébé est viable. Sur notre photo, des femmes enceintes attendaient d’être examinées au Honduras jeudi.
Photo: Orlando Sierra Agence France-Presse Au regard de la loi, la microcéphalie ne justifie pas d’avortement, puisque le bébé est viable. Sur notre photo, des femmes enceintes attendaient d’être examinées au Honduras jeudi.

Une simple piqûre de moustique et, quelques mois plus tard, un bébé qui naît avec une boîte crânienne anormalement petite. En Amérique latine, le virus Zika commence à semer la panique, avec la recommandation inédite, dans plusieurs pays, d’éviter toute grossesse pendant les deux prochaines années.

Silvia (prénom fictif), 32 ans, était à douze semaines de grossesse quand elle a décidé d’avorter dans l’une des cliniques huppées de São Paulo, au Brésil. L’intervention s’est déroulée le 15 janvier, dans la clandestinité.

Quelques jours plus tôt, le médecin lui avait annoncé le diagnostic : la jeune femme avait été infectée par le virus Zika, une épidémie dévastatrice dans 21 pays de l’Amérique latine, transmise par le moustique tigre, ou Aedes aegypti.

La plupart du temps anodine, voire indétectable chez l’adulte, la maladie peut se transmettre au foetus et provoquer une terrible malformation, la microcéphalie. L’enfant naît avec une boîte crânienne inférieure à 33 centimètres et souffre de retards de développement plus ou moins sévères.

Plus de 3500 cas

« J’étais incapable de lui dire si la probabilité que le foetus soit contaminé était de 1 %, 50 % ou 100 % », a expliqué au journal Le Monde le médecin de Silvia. « Mais je l’ai prévenue : la microcéphalie ne se détecte qu’à six mois de grossesse. » Désespérée, Silvia n’a pas voulu prendre de risque, quitte à se transformer en criminelle aux yeux de la loi brésilienne.

L’avortement, dans ce pays sous influence des églises catholique et évangélique, est interdit, sauf en cas de viol, de mise en danger de la vie de la mère et — depuis une décision de la Cour suprême rendue en 2012 — en cas d’anencéphalie (absence de cerveau). Cette dernière malformation condamne les nouveau-nés à ne survivre que quelques minutes après l’accouchement. Au regard de la loi, la microcéphalie ne justifie pas d’avortement, puisque le bébé est viable. Actuellement dévasté par l’épidémie de virus Zika et la multiplication des cas de microcéphalie, le Brésil s’interroge cependant.

Depuis son apparition au printemps 2015, la maladie se propage à grande vitesse. Le ministère de la Santé du Brésil a fait état en janvier de plus de 3530 cas de microcéphalies suspectes, liées au virus. Le pays refuse toutefois de révéler combien de personnes ont été infectées.

L’épidémie prend de l’ampleur

Localisés principalement dans le nord-est du pays, les cas s’étendent désormais à 21 États brésiliens, et le virus circule au-delà des frontières. Des cas ont ainsi été recensés au Chili (dans l’île de Pâques), en Colombie, au Salvador, en Guyane française, au Guatemala, au Honduras, en Martinique, au Mexique, au Panama, au Paraguay, à Porto Rico, au Suriname et au Venezuela. Selon l’Organisation panaméricaine de la santé, 18 pays d’Amérique latine et des Caraïbes ont confirmé la présence du virus sur leur territoire. Le 16 janvier, un cas a aussi été confirmé à Hawaï par une femme s’étant rendue au Brésil en 2015. Les autorités américaines déconseillent depuis aux femmes enceintes de voyager dans les pays où le virus peut leur être transmis.

En Colombie, au Salvador et en Équateur, les autorités recommandent aux femmes de ne pas tomber enceintes. La ministre de la Santé de l’Équateur a suggéré vendredi aux femmes fertiles qui vivent dans des zones à risque de reporter leurs grossesses. La veille, le vice-ministre salvadorien de la Santé demandait aux femmes en âge de procréer de « planifier leurs grossesses et de les éviter cette année et la prochaine ». Dans ce pays, près de 4000 cas d’infection au virus ont été recensés en 2015. Ce nombre atteint déjà 1561 depuis le début de l’année.

Revoir la législation

Au Brésil, l’épidémie de Zika ravive le débat sur l’avortement. « Le plus rationnel serait de revoir le régime de l’avortement de notre code pénal », plaidait-on la semaine dernière dans un éditorial du quotidien la Folha de S. Paulo.

Quelques jours plus tôt, dans le même journal, le philosophe et éditorialiste Hélio Schwartsman soulignait que « l’avortement en cas de viol, qualifié d’avortement sentimental, se justifie par le fait qu’il serait inhumain d’obliger une femme à porter l’enfant de son agresseur ». Le journaliste concluait ensuite : la santé psychique de la femme est primordiale et elle « doit donc être libre de décider ».

« Le virus Zika a rouvert le débat », a confié au Monde Bia Galli, de l’organisme Ipas, dont l’objectif est de mettre fin aux morts liées aux interruptions volontaires de grossesse. Selon certaines estimations, un million de Brésiliennes avortent dans l’illégalité chaque année. Dans ce pays, près d’une femme meurt tous les deux jours à la suite d’un avortement réalisé dans des conditions déplorables.

« Avec l’épidémie de Zika, ces chiffres vont inévitablement augmenter », s’est alarmée Mme Galli. Les avortements cachés masqueront aussi une partie des données liées à la propagation du virus, selon elle.

Le gouvernement discret

Grand absent du débat, le gouvernement brésilien se contente de rappeler les règles de droit et les trois seuls cas dans lesquels l’avortement est autorisé au pays. Le journal O Globo a aussi révélé il y a quelques jours une déclaration du ministre brésilien de la Santé, Marcelo Castro, qui a suggéré aux jeunes filles de contracter le virus Zika avant d’être fertiles afin d’être immunisées et d’économiser un éventuel vaccin.

« La population ne dispose pas d’informations claires et générales sur cette maladie, sur la prévention, les conséquences, le diagnostic et les recours possibles », s’est inquiétée Mme Galli.

« Le gouvernement fait preuve de négligence », a aussi déploré Artur Timerman, président de la Société brésilienne de dengue et d’arbovirus (virus transmis par les insectes comme les moustiques). Selon lui, les autorités n’ont pas pris la mesure du problème. « Nous sommes aux prises avec une triple épidémie », a-t-il rappelé. « Celle de Zika, mais aussi celles de dengue et de chikungunya », a-t-il ajouté, en référence aux trois maladies transmises par le moustique tigre.

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