Des ordres professionnels abandonnent les citoyens

Le Collège des médecins n’a pas sévi contre les frais accessoires. Pour l’IRIS, c’est un exemple de l’intérêt contradictoire des ordres professionnels.
Photo: iStock Le Collège des médecins n’a pas sévi contre les frais accessoires. Pour l’IRIS, c’est un exemple de l’intérêt contradictoire des ordres professionnels.

Certains ordres professionnels servent l’intérêt corporatiste de leurs membres avant celui du public, concluent des chercheurs de l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).

« Certaines pratiques remettent particulièrement en question le bien-fondé de la mission première des ordres professionnels, soit la protection du public », écrivent les chercheurs Guillaume Hébert et Jennie-Laure Sully, dans une note socioéconomique sur les ordres professionnels et la protection du public, publiée aujourd’hui par l’IRIS.

En entrevue avec Le Devoir, Guillaume Hébert parle d’une dualité qui existe entre les missions de défense du public et de promotion de leur profession. « Il y a une tension entre les deux objectifs, l’officiel et le tacite, qui, parfois, devient contradiction. »

Les chercheurs donnent l’exemple de l’Ordre des travailleurs sociaux, qui a fait pression pour que ses membres soient les seuls autorisés à faire des évaluations psychosociales pour les mandats d’inaptitude, alors que, avant 2009, les psychologues, techniciens en travail social et infirmières pouvaient aussi faire ces évaluations.

« Au terme d’une période où la demande de la population québécoise pour des services d’évaluation psychosociale augmentait considérablement, le nombre de professionnels autorisés à offrir ce service a été réduit. Cette restriction a contribué à diriger vers le privé des personnes souhaitant éviter les listes d’attente en CLSC, qui varient de 6 à 8 mois, alors que ces délais ne sont que d’une dizaine de jours au privé. »


Frais accessoires

Les chercheurs se penchent également sur la question des frais accessoires, qui viennent tout juste d’être encadrés par le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, mais qui font l’objet de plaintes depuis des années.

« Après des années de tergiversations, le Collège des médecins a clarifié son code de déontologie en rappelant aux médecins québécois qu’ils ne peuvent se placer au-dessus de la loi. Malgré cette directive, les médecins ont continué d’imposer des frais accessoires et le collège n’a pas veillé à faire appliquer son propre code de déontologie, préférant négocier des remboursements avec les patients formulant des plaintes. Ce laxisme est en soi un motif permettant de mettre en doute l’intérêt de l’ordre professionnel des médecins pour la protection du public. »

L’Office des professions n’a pas agi davantage, constate l’IRIS. « En somme, l’épisode des frais accessoires dans les dernières années au Québec jette un éclairage fort peu convaincant sur l’utilité réelle du système professionnel québécois. »

 

Autorégulation

Prenant l’exemple de l’Ordre des ingénieurs, qui a été éclaboussé par des scandales de corruption et de collusion mis en lumière par la commission Charbonneau, les chercheurs remettent en doute la capacité des professionnels à enquêter sur d’autres professionnels. « La capacité autorégulatrice des ordres professionnels est ébranlée par les failles majeures qu’a dévoilées cette affaire », écrivent les chercheurs.

Questionné sur les mesures adoptées par l’Ordre des ingénieurs pour améliorer sa gouvernance à la suite des révélations de la commission Charbonneau, Guillaume Hébert parle d’un effort « insuffisant » et d’une « avancée bien parcellaire dans tout le système professionnel québécois ».

Ainsi, il suggère à Québec de procéder à « un accroissement de la régulation étatique, tel que suggéré par la commission Charbonneau ». Il recommande également de favoriser une « implication citoyenne dans l’administration », par le biais d’associations de consommation ou de comités de citoyens qui pourraient représenter le public au sein même des ordres professionnels.

Si les ordres professionnels n’ont « jamais pu convaincre plus qu’un Québécois sur dix » que leur mission est d’abord et avant tout de protéger le public, l’IRIS estime qu’il est temps de prendre des mesures pour « corriger les dysfonctions en termes de protection et de confiance du public ».

« La réforme à venir du Code des professions offre une occasion inespérée pour le système professionnel québécois d’assumer une fonction de protecteur de l’intérêt public. »

11 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 15 décembre 2015 02 h 26

    Voila ou nous conduit le corporatisme

    Voila ce qui arrive quand les intérets économiques priment sur tout le reste je les vois déja venir avec leurs arguments du maintien de l'ordre pour éviter l'anarchie, quelle belle coincidence l'ordre et l'argent associés et une clientèle captive et soumise, voila ce que disait déja mes parents il y a cinquante ans, ce que l'on oublie souvent ce n'est pas seulement une affaire d'économie mais surtout de perspectives, dieu sait si nous allons devoir avoir besoin de beaucoup de prospectives tres bientôt, voila la véritable difficulté l'asujettissement des esprits, combien de temps encore la société pourra supporter une telle appropriation

  • Gaston Bourdages - Abonné 15 décembre 2015 05 h 27

    Commission Charbonneau puis «Ordres professsionnels qui...

    ...n'ont jamais pu convaincre plus d'un Québécois sur dix que leur mission est d'abord et avant tout de protéger le public».
    Ce même public qui se veut bailleurs de fonds et qui reçoit des services.
    Il y a de cela plusieurs soleils et lunes, je signais, un privilège, une chronique dans un décédé journal régional hebdomadaire dans laquelle chonique j'élaborais sur l'élastique et sur une maladie répandue: «L'Élasticité des consciences....».
    Érosion des berges, érosion des valeurs, érosion du mot «responsable». Il y aura prix à payer donc facture à acquitter.
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Guy Lafond - Inscrit 15 décembre 2015 06 h 39

    Réputation


    Madame Nadeau suscite une très bonne réflexion ici.

    Le Québec a en ce moment un médecin comme premier ministre. Le Québec a aussi un médecin comme ministre de la santé. Il n'y a pas si longtemps, il avait aussi un médecin comme ministre de l'éducation.

    Il est fort possible que ces personnes au pouvoir subissent beaucoup de pression de la part d'ordres professionnels dont celui des médecins.

    Gouverner n'est pas une chose facile. Surtout quand on promet invariablement des baisses d'impôt et que les revenus de l'État s'amenuisent.

    Ailleurs, la gouvernance dans les pays les moins developpés de la planète représente un défi autrement plus difficile que notre situation ici au Canada. Des chefs d'état sont venus le rappeler au Sommet de Paris (COP21). Chez eux, la pauvreté gagne du terrain à une vitesse fulgurante à cause des caprices de mère nature.

    Au Québec et au Canada, quand on regarde le nombre de voitures de luxe qui circulent dans les rues, je crois que le moment est venu de réfléchir sur le développement, de prevenir des excès et d'examiner de plus près des innégalités qui surgissent en plus grand nombre.

    N'oublions pas qu'il nous faut aussi combattre plus vigoureusement le réchauffement climatique. Les Canadiens ne peuvent plus se mettre la tête dans le sable.

    Le temps est-il venu d'imposer des taxes plus importantes sur des produits de luxe?

    En ce qui me concerne, je préfère avoir la tête dans la neige au moins quatre mois par année. C'est tellement rafraichissant.

    Ne l'oublions pas: per capita, les Nord-Américains sont parmi les plus grands consommateurs de ressources naturelles sur cette planète.

    C'est notre réputation qui est en jeu.

    La création de la richesse doit se définir par des valeurs de plus en plus respectueuses d'un environnement propre et inextensible.

    La science politique, cette discipline universitaire, devra-t-elle trouver de nouvelles sources d'inspiration?

  • François Dugal - Inscrit 15 décembre 2015 07 h 39

    La tradition

    Les Ordres Professionnels existent pour protéger leurs membres et ce, depuis la nuit des temps. Pourquoi ces imbéciles de citoyens osent-ils chiâler? Non mais, pour qui se prennent-ils pour troubler notre quiétude?

  • Yvon Bureau - Abonné 15 décembre 2015 07 h 57

    D'éthique à intégrité

    Toute terminologie choisie nous traduit et nous trahit.

    Et si le Ordres parlaient d'intégrité?

    Certains Ordres s'étoufferaient davantage avec le mot Intégrité qu'avec le mot éthique, mot tellement élastique et jello, ...