Silence ou conséquences

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Le réseau de la santé ne va pas aussi bien que le ministre Gaétan Barrette le laisse entendre, soutient le président de l’Association des gestionnaires des établissements de santé et services sociaux (AGESSS), Yves Bolduc. Mais personne n’ose le dire ouvertement, ajoute-t-il, car les gestionnaires sont soumis à la loi du silence.

« À partir du moment où un gestionnaire se lève et dit que ça n’a pas de bon sens, il va se faire tasser. Personne n’ose parler. Et ceux qui ont osé — il y en a eu —, ils se sont fait hara-kiri. Avec leurs propos, ils se sont eux-mêmes placés en marge parce que les directions, qui sont les tentacules du ministre, n’acceptent pas aujourd’hui qu’un gestionnaire puisse émettre ne serait-ce que des questions sur la manière dont les choses se font. »

Yves Bolduc en a gros sur le coeur. Au téléphone, les mots jaillissent, comme un torrent retenu trop longtemps. Sans même qu’il ne soit nécessaire de poser de questions, il déballe, comme une délivrance, toutes ses inquiétudes et les frustrations de ses membres, des cadres intermédiaires qui font les frais de la réforme Barrette. Ils sont nombreux à avoir perdu leur poste et à être en attente d’un replacement dans le réseau. Les autres postes sont réaffichés dans les nouvelles grandes organisations, les centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS). Dans ces circonstances, il est facile « d’écarter discrètement » ceux qui ne rentrent pas dans le rang.

« Pensez-vous que c’est normal, avec tout ce qui se passe, qu’il n’y ait pas un p.-d.g. qui ose dire que ça va mal ? Mais moi, je me rappelle que le ministre, quand il est passé à l’émission Tout le monde en parle, a dit que ceux et celles qui ne voudraient pas marcher dans sa ligne, il avait fait un signe du pouce pour dire qu’il allait les faire sauter. Je pense que c’est ça qui se passe. »

Ce sont les p.-d.g. des nouveaux établissements qui nomment les cadres intermédiaires et non pas le ministre, pourrait-on arguer. Mais ceux-ci relèvent désormais directement du ministre, rappelle M. Bolduc, qui partage le même nom que l’ancien ministre libéral. « Je ne sais pas d’où ça vient leur intérêt à faire taire les gestionnaires. Mais c’est sûr qu’à partir du moment où ça grenouille en bas, ça va finir par monter. Et si, en haut, le ministre, lui, dit que tout va bien, que tout est correct, et que le p.-d.g. n’est pas capable de gérer sa boîte, il va revenir comment ? C’est le p.-d.g. qui va subir le contrecoup de cela. »


Épuisement professionnel

Les gestionnaires sont au bout du rouleau, ajoute-t-il. Ils tombent comme des mouches, épuisés par la lourdeur de la réforme qu’ils doivent porter à bout de bras. C’est ce qu’Yves Bolduc appelle le « syndrome du survivant » : ceux qui restent écopent des dossiers de ceux qui se sont fait montrer la sortie.

« L’ampleur de la tâche commence à nous faire peur. Il y a des gens qui tombent au combat, on voit sur le terrain une augmentation des gens qui partent en congé de maladie, en épuisement professionnel ou en dépression, mais on n’est pas capables d’avoir des chiffres là-dessus. La fameuse transparence que le ministre dit avoir, je ne sais pas où elle est, mais on a un sérieux problème. »

Les gestionnaires doivent sans cesse rendre des comptes, mais ils n’ont pas l’information pour prendre des décisions éclairées, note le président de l’AGESSS. Depuis l’arrivée du nouveau ministre, qui privilégie la microgestion, tout est décidé au ministère, et les consignes redescendent dans le réseau. « On est pris entre l’arbre et l’écorce. On ne fait que livrer que ce qu’on nous demande de livrer. Et on n’a pas un mot à dire. Mais dès que ça ne va pas, c’est la faute des gestionnaires. Je pense que c’est une proie un peu trop facile pour les dirigeants et pour le ministère. »

Le président de l’AGESSS s’inquiète également pour la relève. « On a tout près de 200 jeunes gestionnaires qui, par choix, sont partis en disant : “ce n’est pas vrai que je vais me faire brasser comme ça toute ma carrière” […] Les p.-d.g. ne le disent pas trop fort, mais il y a des régions qui commencent à manquer de personnel pour gérer parce qu’il n’y a pas de relève, et personne ne veut aller se lancer là-dedans. »

Un réseau désorganisé, des services en baisse, des cadres à bout de souffle, terrorisés et malmenés. Le portrait, dépeint par Yves Bolduc, est plutôt sombre. Pourtant, depuis 45 ans, les membres de l’AGESSS en ont vu des réformes et des ministres. Mais c’est la première fois qu’on voit un tel contrôle sur le réseau.

« Il va falloir que la population se lève et qu’il y ait des gens qui remettent en question toute cette gestion-là du réseau de la santé. »

L’AGESSS en cinq dates

1969 Fondation de l’Association du personnel des cadres hospitaliers de la Mauricie, qui deviendra par la suite l’Association des cadres intermédiaires des affaires sociales.

1980 L’association est reconnue officiellement par le gouvernement du Québec comme porte-parole des cadres intermédiaires pour tout ce qui a trait aux conditions de travail.

1994 L’Association des gestionnaires des établissements de santé et services sociaux dénonce publiquement les impacts de la réforme Rochon, qui envoie à la retraite une grande partie du personnel des établissements de santé.

2015 Yves Bolduc devient en avril le 12e président de l’AGESSS. Il occupait cette fonction à titre intérimaire depuis août 2014.

2015 L’adoption sous bâillon de la loi 10 entraîne, selon l’AGESSS, l’abolition de plus de 2600 postes de gestionnaires administratifs et revoit à la baisse leurs conditions de départ, une mesure qui est contestée devant les tribunaux.

Pensez-vous que c’est normal, avec tout ce qui se passe, qu’il n’y ait pas un p.-d.g. qui ose dire que ça va mal ? Mais moi, je me rappelle que le ministre, quand il est passé à l’émission "Tout le monde en parle", a dit que ceux et celles qui ne voudraient pas marcher dans sa ligne, il avait fait un signe du pouce pour dire qu’il allait les faire sauter. Je pense que c’est ça qui se passe.

16 commentaires
  • André Nadon - Abonné 7 décembre 2015 03 h 11

    La crise du CHUM, un bel exemple.

    Depuis la crise du CHUM, il n'y a plus de C.A.
    Le Dr Harris, à l'origine de la crise et ami du ministre Barrette, a été reconduit à la tête du département de chirurgie et son épouse fut nommée à la tête d'un organisme pour laquelle, elle n'a aucune expertise.
    L'ancien PDG s'est expatrié aux E.U.
    Le nouveau PDG choisi par le ministre, est l'actuel PDG de l'hôpital Sainte-Justine et gère les deux hôpitaux. Dans le réseau, on le surnomme "le Napoléon", tel son ministre.

  • André Chevalier - Abonné 7 décembre 2015 05 h 28

    Ça va devenir comme ça avec l'abolition des commissions scolaires.

    Les commissions scolaires constituent un pouvoir tampon entre l'état centralisateur et les populations locales.
    Quoiqu'on en dise sur les élections des commissaires, ceux-ci sont le reflet des aspirations des populations locales et sont souvent une légitimité plus grande que certains députés et ministres qui sont souvent davantage des porte-paroles et défenseurs des intérêts du parti au pouvoir.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 7 décembre 2015 07 h 30

      Je crains la même chose que vous.

    • Patrick Daganaud - Abonné 7 décembre 2015 09 h 35

      Il n'y a en effet aucun doute : la même stratégie prévaut.

      Les directions «upgradées » des écoles deviendront les tentacules du ministre de l'Éducation qui, comme Barrette procède à une recentralisation sans précédent, des pouvoirs effectifs.

    • Yves Corbeil - Inscrit 7 décembre 2015 13 h 56

      Vous avez entièrement raison, ces organismes sont le tampon entre la population et les ministres soumis aux lignes de partis qui après les élections prennent le relais sur les promesses et les besoins réels des citoyens.

      Promettre pour se faire élire et prendre pour gouverner.

  • Jean-François Laferté - Abonné 7 décembre 2015 05 h 56

    Join the club...

    C'est à peu près temps que l'omerta se lève!
    En éducation,personne n'ose le dire...
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

  • Raymond Lutz - Inscrit 7 décembre 2015 08 h 02

    Lutte des classes!

    Le définancement des services publics n'est qu'un aspect de la lutte que même Warren buffett a dénoncée. L'existence d'une classe moyenne est une anomalie historique que le 1% s'évertue à corriger depuis son émergence, avec succès pour le moment (autre anomalie: la démocratie).

    Les ministres et députés du PLC (hommes d'affaires, avocats et médecins qui font dans les 300 000 et plus) ne sont pas des gens comme nous (et ils s'en ventent avec satisfaction en tirant sur leur cigare à 50$ dans leurs salons privés de restaurants chics)... Il ne leur manque que la perruque poudrée.

  • Marc Davignon - Abonné 7 décembre 2015 09 h 06

    Qui?

    Pauvre cadre! C'est vrai! Les employés, eux, peuvent d'énoncer sans avoir peur d'aucune conséquence. Ça devient agaçant de lire ces articles qui ne présentent qu'une seule «vérité». Il n'y a pas si longtemps, c'était au tour de la présidente de dénoncé l'omerta ( http://www.ledevoir.com/societe/sante/439706/regin ).

    Mais pas un seul mot sur les employés qui lave, place, répare, prépare le système de la santé. Pire que l'«omerta» pour ces gens, c'est l'indifférence.

    • Arnaud Belarbi - Abonné 7 décembre 2015 17 h 18

      Vous avez tellement raison M. Davignon. Je suis employée dans un de ces établissements monstres de la santé. J'ai appris, la semaine dernière par une lettre, étant donné que ma direction était abolie, qu'on me transférait dans une autre, sans me questionner sur mes aspirations professionnelles... Et devinez laquelle? Direction qualité, évaluation, performance et éthique. Eh oui. Éthique...