Une clinique sans médecin… et sans infirmière

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

Après la clinique Sabsa, à Québec, la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ) a financé en juin une deuxième clinique sans médecin dans un secteur rural de l’Outaouais. Or, six mois plus tard, elle n’a pas encore ouvert ses portes, faute d’avoir trouvé une superinfirmière pour assurer la permanence.

La Coopérative de santé du nord de la Petite-Nation se trouve à Chénéville, une petite municipalité de moins de 800 habitants non loin de la frontière ontarienne.

Dans cette région loin des grands centres, les médecins se font rares. « Il n’y a pas de groupes de médecine familiale [GMF] ici. On n’a pas assez de population pour ça », explique la présidente du CA de la coopérative, Lise Villeneuve. Pour justifier la création d’un GMF, la norme du ministère est de 9000 patients inscrits.

« Les médecins qui font de la consultation travaillent en solo, la plupart du temps chez eux, et sont en fin de carrière. » Bien sûr, ils ne prennent pas de nouveaux patients. La région compte aussi un CLSC, convient-elle, mais « il ne fournit pas », poursuit Mme Villeneuve.

La coop a donc de nombreux patients potentiels. Elle a aussi un local, une subvention de 75 000 $ et un médecin partenaire. Mais elle n’arrive pas à trouver d’infirmière praticienne spécialisée (IPS) pour piloter le projet.

« Il y a beaucoup plus de postes d’IPS ouverts, partout au Québec, que le nombre de personnes disponibles », déplore Lise Villeneuve. « La subvention de la FIQ est de 75 000 $, [avec le reste des dépenses] ça donne l’équivalent d’un poste à deux jours et demi par semaine sur une base d’un an. Ce n’est pas facile de recruter dans ce contexte-là. »

À l’échelle de la grande région de l’Outaouais, le Centre intégré de santé et de service sociaux (CISSS) à lui seul a une bonne dizaine de postes d’IPS à combler, selon la directrice des soins infirmiers, Gail Ryan.

« Le problème, c’est que le personnel est quasiment placé dès l’entrée [dans le programme] parce que la plupart se font parrainer », explique-t-elle. Le titre d’IPS s’obtient au terme d’une formation d’environ deux ans et demi qui s’ajoute au baccalauréat en soins infirmiers.

De Québec à Chénéville

Si la FIQ finance ce genre de projet, c’est pour faire la preuve que les infirmières peuvent en faire plus et améliorer l’accès aux services de santé. À Chénéville comme à Québec, la subvention de la FIQ sert à financer ce qu’on appelle une « recherche-action ». Ainsi, le travail de l’IPS est suivi et évalué au fur et à mesure par une équipe de chercheurs.

Le premier projet à avoir été lancé se trouve à Québec. Lancée il y a un an, la clinique Sabsa (« service à bas seuil d’accessibilité ») a permis la prise en charge de centaines de patients, dont seulement 5 % ont dû être dirigés vers un médecin. Portée à bout de bras par l’IPS Isabelle Têtu et ses collègues, Sabsa a toutefois une durée de vie incertaine avec un budget suffisant pour durer jusqu’au mois de mai (voir encadré).

Pour Lise Villeneuve, Sabsa est une inspiration, mais le contexte est différent. « Eux, ils avaient déjà Isabelle Têtu dès le départ. C’est elle qui portait le dossier. »

Par contre, à Chénéville, le financement pose moins problème. En octobre dernier, la coop a conclu un partenariat avec le CISSS qui permettrait d’offrir le service de façon permanente. L’entente prévoit que l’un des postes d’IPS du CISSS ait pour tâche de donner des heures à la coop en contribuant à la recherche de la FIQ.

« Ce qu’on vise, c’est de créer un poste permanent. On ne veut pas créer des services qui vont s’arrêter une fois la recherche finie », résume Mme Ryan. Le CISSS a décidé de soutenir le projet de Petite-Nation en raison des grands besoins du secteur, mais aussi parce que le milieu « s’est pris en main », explique-t-elle.

À l’heure actuelle, le manque de médecins fait en sorte que de nombreux patients traversent la frontière pour aller se faire soigner en Ontario à l’Hôpital général d’Hawksbury, signale Lise Villeneuve. Selon des données obtenues par Le Droit en mai, l’hôpital a reçu pas moins de 24 000 patients québécois en 2014, et la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) a remboursé pour 27 millions de dollars de soins à cet hôpital la même année.

Au CISSS, Mme Ryan espère que le projet de Petite-Nation pourrait faire diminuer ces statistiques. « On émet l’hypothèse que si les gens ont un médecin de famille ou une infirmière praticienne spécialisée, ils n’auront pas besoin d’aller consulter ailleurs. »

Selon des données de 2012, 29 % de la population de Petite-Nation n’avait pas de médecin de famille, soit 3 % de plus que la moyenne au Québec. « À un moment donné, ça devient gênant de laisser des gens sans soins », conclut Mme Villeneuve.

Sursis pour Sabsa

Avant de devenir le service de première ligne qu’on connaît, la clinique Sabsa offrait des services à une clientèle spécifique, les personnes souffrant d’hépatite C. Dans l’éventualité où elle n’obtiendrait pas de financement après le mois de mai, elle renouerait avec ce mandat de base dans le même local. Mais Isabelle Têtu et son équipe espèrent maintenir l’ensemble des services. « On est rendus avec 1200 patients. Il y a encore beaucoup de gens qui n’ont pas de médecin de famille. » Ailleurs dans le réseau, des médecins dirigent même à Sabsa des patients avec des problèmes de santé mentale et de toxicomanie qui ont besoin d’une certaine prise en charge, signale-t-elle. Pour ces personnes, la situation précaire de la clinique crée de l’insécurité, explique la coordonnatrice Emmanuelle Lapointe. « Les gens ont trouvé ici une porte de sortie. Si ça arrête, ils vont se retrouver dans la même situation qu’avant. » Au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) de Québec, on dit chercher une solution pour garder Sabsa en vie. « C’est sur la bonne route », explique la porte-parole Annie Ouellet. Le CIUSSS cherche une manière de rattacher Sabsa à un CSSS ou un groupe de médecine familiale.


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