Pas de budget pour opérer

L’Hôpital général juif a refusé d’accorder une entrevue au «Devoir», se limitant à une réponse écrite et approuvée en haut lieu.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir L’Hôpital général juif a refusé d’accorder une entrevue au «Devoir», se limitant à une réponse écrite et approuvée en haut lieu.

Faute de budget, l’Hôpital général juif de Montréal a dû annuler et reporter aux prochaines années des chirurgies hyperspécialisées pour traiter des hommes souffrant d’incontinence sévère à la suite d’un cancer de la prostate. Révolté, le médecin qui procède à ces opérations a envoyé une lettre à tous ses patients, les incitant à se plaindre.

« Le ministère de la Santé, de par sa politique de restriction budgétaire, force notre hôpital à mettre un terme pour cette année fiscale au programme d’implantation de sphincters artificiels », écrit le Dr Jacques Corcos dans la lettre, à l’en-tête de l’hôpital, qu’il a envoyée à ses patients en date du 3 novembre. « Je trouve cette décision tout aussi inacceptable que vous et je fais de mon côté des démarches pour me plaindre de cet état de fait qui m’a été signifié hier sans préavis, ajoute l’urologue. De votre côté, je vous conseille de vous plaindre directement au représentant des patients de l’hôpital, au ministre de la Santé et à vos députés provinciaux et fédéraux. »

Le Dr Corcos a 50 patients sur sa liste d’attente. Ce sont tous des hommes qui ont été opérés pour un cancer de la prostate et qui ont développé une incontinence urinaire sévère à la suite de la chirurgie. Ça arrive dans 10 % des cas, affirme l’urologue en entrevue au Devoir.

Non seulement les chirurgies sont repoussées à la prochaine année fiscale, mais en plus, le Dr Corcos sait qu’il sera également limité dans le nombre d’opérations qu’il pourra faire l’année suivante. « Ce sont des patients qui attendent depuis déjà longtemps. Et certains vont être repoussés vraiment loin, car on m’a déjà averti que je ne pourrai opérer que 20 patients pour l’année 2016-2017. Alors parmi ceux qui attendent déjà, il y en a qui vont attendre trois ans. C’est vraiment une décision qui n’a aucun sens. »

Le médecin est atterré, il se dit « triste » pour ces patients qu’il ne pourra pas aider, car il connaît leur détresse. « Je viens de voir un patient il y a deux minutes, il m’a dit qu’il allait se suicider, qu’il ne pouvait plus vivre comme ça, raconte le Dr Corcos, visiblement ému. On ne peut pas imaginer ce que c’est pour un homme de vivre comme ça. Ils sont constamment mouillés, ça coule en permanence. Ils n’ont plus de vie sociale parce qu’ils sentent mauvais. Ils n’ont plus aucune vie sexuelle. C’est vraiment dramatique comme situation. »

Des patients consternés

 

« Ça fait déjà plus de deux ans que j’attends, déplore Roger Jacques, un patient à qui on avait promis un rendez-vous avant les fêtes. Et là, on nous dit qu’il y a de la place seulement pour vingt personnes l’année prochaine. Est-ce que je fais partie de ces vingt-là ? Est-ce que je vais être opéré l’an prochain ? Je ne le sais pas, mais j’espère. »

Il a suivi les conseils de son médecin et il a envoyé une lettre manuscrite au ministre de la Santé, Gaétan Barrette, de même qu’à l’ombudsman de l’Hôpital général juif, Rosemary Steinberg. « Je n’ai pas d’argent pour le privé, mais j’ai payé mes impôts toute ma vie, écrit-il. Ma femme est très malade et si vous pouviez m’aider à reprendre le dessus, ce serait le plus beau cadeau de ma vie, car je n’ai pas une grande autonomie avec ce problème. »

Guy (nom fictif) est lui aussi consterné. Il était en route pour l’hôpital, il y a quelques semaines, lorsqu’il a été avisé par téléphone que son opération était annulée. « Imaginez ma réaction. Après une attente si longue. Je me disais, finalement, je vais avoir un répit. Mais non. C’était un faux espoir. »

Guy est retourné chez lui. Le lendemain matin, comme tous les matins, il s’est réveillé trempé malgré sa couche. Il est allé travailler, en ayant peur que le petit sac d’urine attaché à sa cheville ne se renverse et mouille ses souliers. Encore. « On coupe une chirurgie comme si c’était banal, mais pour moi, ce n’est pas banal. Ma vie est complètement bouleversée. Je ne peux plus fonctionner, plus faire de sport, plus rien faire à part travailler en ayant peur de me mouiller. Ma vie est devenue un calvaire. »

Pas d’autre solution

Le Dr Corcos dit avoir reçu, ces derniers jours, la même consigne pour une autre chirurgie fort dispendieuse, qui consiste à installer des neuromodulateurs vésicaux, l’équivalent d’un stimulateur cardiaque qui permet de tempérer l’activité de vessies hyperactives.

« Ce sont deux activités qui coûtent extrêmement cher, reconnaît le Dr Corcos, qui parle de 10 000 $ pour un sphincter artificiel et de 13 000 $ pour un neuromodulateur. Mais c’est vraiment très bizarre de couper des programmes aussi spécialisés, dans la mesure où il n’y a pas d’autres solutions pour les patients. »

Pourtant, ce n’est pas la direction de son hôpital qu’il blâme, mais le ministère de la Santé. « J’accuse directement le ministère et personne d’autre. Je comprends les soucis de notre hôpital dans la mesure où les gestionnaires ont des contraintes budgétaires imposées par le ministère et sont obligés de s’y conformer. Quand on leur dit qu’ils doivent couper tant de millions, ils n’ont pas le choix. »

L’hôpital confirme

L’Hôpital général juif a refusé d’accorder une entrevue au Devoir, se limitant à une réponse écrite et approuvée en haut lieu au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Ouest-de-l’Île-de-Montréal. « L’Hôpital général juif (HGJ) confirme que pour des raisons budgétaires, certains types d’intervention en urologie hautement spécialisés sont temporairement suspendus. »

Dans la communication écrite, on cite la chef des services chirurgicaux, Ruth Chaytor : « L’administration travaille étroitement avec le ministère de la Santé pour trouver une solution à cette situation. L’HGJ s’est engagé à chercher une solution pour tous les patients et poursuivra activement ses efforts à recevoir les fonds nécessaires pour offrir ce type d’interventions. »

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