Des cliniques expérimentent de nouvelles plateformes numériques

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
L’Espace santé personnel permet aux patients d’ajouter des informations pour mettre à jour leur dossier. Par exemple, une personne diabétique peut y noter de manière régulière les résultats de ses tests de glycémie.
Photo: MarkHatfield IStock L’Espace santé personnel permet aux patients d’ajouter des informations pour mettre à jour leur dossier. Par exemple, une personne diabétique peut y noter de manière régulière les résultats de ses tests de glycémie.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Tout le potentiel des nouvelles technologies en matière de partage de l’information laisse entrevoir une optimisation de la première ligne dans le système de la santé. Entre ses projets-pilotes et l’informatisation de son réseau de la santé, où en est le Québec dans ce virage numérique ?

Les technologies numériques sont utilisées depuis décembre 2014 par le groupe de médecine familiale (GMF) de La Nouvelle-Beauce pour suivre à distance des patients souffrant de maladies chroniques. Ce projet-pilote du CEFRIO, un organisme qui accompagne les organisations dans leur utilisation des technologies de l’information et des communications (TIC), implique une douzaine de médecins et infirmières, près de 200 patients, ainsi que leurs tiers aidants.

Une plateforme, nommée Espace santé personnel, regroupe un ensemble d’applications à l’aide desquelles tant le personnel médical que les patients peuvent ajouter des informations pour mettre à jour le dossier. Par exemple, une personne diabétique peut y noter de manière régulière les résultats de ses tests de glycémie. Ces données peuvent générer « des courbes » permettant de mieux visualiser l’évolution des tendances et les changements. « Pour le médecin, c’est un tableau de bord avec des rapports et des courriels. Il peut suivre le progrès de chacun de ses patients et intervenir en conséquence, explique Josée Beaudoin, vice-présidente Innovation et Transfert au CEFRIO. Chaque patient choisit d’inscrire ce qu’il souhaite et ce qui, selon lui, est important pour son suivi. »

Ce profil numérique inciterait la personne à être davantage en interaction avec sa clinique, une dynamique qui favoriserait la prise en charge de la maladie par le patient lui-même. « Pour que le patient sente davantage le besoin de faire un suivi systématique, c’est intéressant de savoir que le médecin le regarde », souligne-t-elle.

Un Espace santé personnel est aussi expérimenté en milieu urbain, à la clinique médicale Angus de Montréal, celui-ci étant plutôt orienté vers le suivi en pédiatrie. Ces deux initiatives sont issues du projet Ma première ligne numérique en santé, mené par le CEFRIO en collaboration avec le CIRANO et TELUS Santé. Le CEFRIO documente l’implantation de ce projet, notamment l’appropriation des outils et son intégration dans la routine. Il devrait publier des rapports au sujet du cas du GMF de La Nouvelle-Beauce dans la prochaine année. « En 2016, on pourrait très bien tirer profit des leçons de ces deux cas de GMF pour en arriver à soutenir davantage de cliniques dans l’implantation d’approches comme celle-ci. On vise un déploiement, peu importe la technologie. C’est le processus et cette interaction par le numérique entre un patient et sa clinique qui sont à la base. » Mme Beaudoin précise que l’enjeu consiste aussi à permettre au médecin d’avoir un accès à des informations préalables avant de faire venir un patient en clinique. « Notre vision, c’est d’optimiser le temps de tout le monde. »

 

Sur l’ensemble du territoire

Si l’Espace santé personnel constitue un projet-pilote autonome, l’utilisation du numérique tend à se répandre à travers le Québec pour améliorer la première ligne. La médecine à distance au moyen de TIC a d’abord été l’objet d’un certain flou, notamment en ce qui concerne le responsable de l’acte médical, alors que plusieurs intervenants pouvaient être impliqués. Mais la pratique de la télémédecine a été encadrée en 2015 par le Collège des médecins avec la diffusion, en février dernier, d’un guide d’exercice en la matière. « Le frein qui reste, c’est que ce n’est pas implanté de manière uniforme à travers les régions, observe à ce sujet Marie-Pierre Gagnon, professeure à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval et experte dans l’évaluation des TIC en santé. Jusqu’à maintenant, on n’a pas d’orientation ministérielle très claire pour son déploiement, pour savoir quels services de télésanté vont être offerts, dans quelles régions et dans combien de temps. »

Quant à l’informatisation de la première ligne, elle croit que le Québec a pris un peu de retard par rapport aux provinces de l’Alberta, de la Colombie-Britannique et de la Nouvelle-Écosse. En date du 20 novembre, 5364 médecins et infirmières en clinique ou dans un groupe de médecine familiale adhéraient au Programme québécois d’adoption des dossiers médicaux électroniques (PQADME), selon les chiffres fournis par le ministère de la Santé et des Services sociaux. « Notre défi [au Québec], c’est d’arrimer tous ces différents dossiers, notamment les dossiers des cliniques de première ligne, avec ce qui est disponible dans le Dossier santé du Québec (DSQ) », juge Mme Gagnon.

Six cent quatre sites de groupes de médecine familiale, 516 cliniques médicales, 399 cliniques médicales spécialisées et 39 unités de médecine familiales sont actuellement branchés au DSQ, en plus de 919 établissements publics. De plus, 98 % des pharmacies, 90 % des laboratoires de biologie médicale et 58 % des laboratoires d’imagerie médicale alimentent le DSQ.

Mme Gagnon a par contre constaté, dans les dernières années, une interopérabilité difficile entre les différents systèmes, notamment en ce qui concerne la prescription des médicaments. Neuf solutions technologiques différentes provenant de sept fournisseurs sont actuellement homologuées par Québec pour être compatibles avec le DSQ. « Il y avait parfois certaines erreurs dans la façon dont les données transigeaient entre le dossier médical et le système d’information en pharmacie », affirme-t-elle. Parfois, des données se perdaient dans la communication entre deux systèmes informatiques différents et ces problèmes auraient suscité une méfiance chez certains médecins, raconte-t-elle.

« La première ligne, c’est vraiment là où le partage de toute l’information concernant un patient entre les intervenants est capital. On n’en est pas encore tout à fait là, considère Mme Gagnon. Malgré le fait que l’imagerie médicale, les tests de laboratoire et les prescriptions — les trois gros morceaux du DSQ — sont techniquement là, lorsque les cliniciens veulent aller chercher ces informations, ce n’est pas toujours dans les bons formats et ce n’est pas toujours convivial. Donc ils vont utiliser d’autres moyens. »

Selon Mme Gagnon, un autre défi à relever dans les prochaines années sera de revoir le cadre légal du partage de l’information pour le faciliter tout en préservant la confidentialité et l’intégrité des données. Actuellement, un dossier ne peut quitter l’établissement, le médecin en étant le gardien. Le patient est propriétaire des informations qu’il contient, mais non du dossier physiquement, qu’il ne peut rapporter chez lui, à moins d’en faire une photocopie. La dématérialisation des données bouscule ce principe. « Il y a des projets-pilotes de dossiers dans lesquels c’est le patient qui devient le gardien de tout. Mais ce n’est pas encore tout à fait au point et tout à fait implanté », souligne Mme Gagnon.