Du «cheap labour» pour prendre soin des aînés

Réginald Harvey Collaboration spéciale
La campagne « Prendre soin de nous… c’est aussi pour vous » se déroule présentement dans le but de trouver les moyens d’améliorer le sort des personnels œuvrant dans les résidences privées.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La campagne « Prendre soin de nous… c’est aussi pour vous » se déroule présentement dans le but de trouver les moyens d’améliorer le sort des personnels œuvrant dans les résidences privées.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Il y a eu recrudescence des résidences privées destinées aux aînés au cours des dernières années au Québec ; un phénomène qui s’accentue dans le cadre du vieillissement de la population. Le personnel qui s’active en ces lieux gagne le plus souvent des salaires de misère, ce à quoi le Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-218/FTQ) tente de remédier.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux évaluait déjà, en 2006, que le Québec comptait 86 000 unités d’habitation avec services pour les personnes âgées ; de ce nombre, la plupart appartenaient à des résidences privées à but lucratif. De son côté, le Regroupement québécois des résidences pour aînés (RQRA) rassemble actuellement dans ses rangs 700 membres qui se partagent 75 000 unités locatives.

Vice-présidente aux communications du SQEES, Danielle Legault brosse ce tableau du personnel des résidences qui dispensent des services : « On représente majoritairement dans ces endroits les préposées aux bénéficiaires, les gens qui travaillent dans les cuisines, à l’entretien ménager ou ailleurs, selon les services offerts. » Le syndicat regroupe plus de 6000 membres dans une centaine de résidences : « Ces personnes-là se voient confier de grandes responsabilités, des tâches de plus en plus lourdes et reçoivent une rémunération qui frôle le salaire minimum. »

Les préposées remplissent des tâches qui passent notamment par la prise de bain, par toute une panoplie de soins personnels et par le transport d’un lieu à un autre : « On est aussi les confidents de ces gens parce que, très souvent, pendant qu’on fait leur toilette, il y a des échanges avec eux ; on les console, on les sécurise et on est également là pour tout cet aspect psychologique du travail. » Elle rapporte que ce personnel doit de plus faire le ménage des chambres, changer les lits et nettoyer les salles de bain.

Au bas de l’échelle…

Les préposées ne reçoivent pas la même formation que celles qui font partie des équipes de soins dans le réseau public ; plutôt que de préparer un diplôme d’études professionnelles (DEP), elles sont astreintes à une formation moindre d’une durée d’environ 150 heures d’« assistance à la personne âgée ». Malgré cela, il leur revient, en cas de problèmes médicaux, « de s’occuper des traitements à l’insuline, de vérifier la tension artérielle, d’appliquer des crèmes et de faire prendre les gouttes ; la préposée suit le bénéficiaire dans ses soins cliniques ».

Bien que les fonctions à remplir soient multiples et complexes, les conditions de travail ne correspondent pas à de telles exigences, comme le rapporte Mme Legault : « En moyenne, on a évalué qu’elles gagnent 12,50 $ de l’heure ; quelques-unes gagnent un peu plus et beaucoup d’autres, un peu moins. C’est dommage parce que nos membres, en contrepartie, assurent aimer le travail qu’ils font malgré ce salaire. » Il y a plus : « Ce sont les chanceuses qui peuvent obtenir 40 heures de travail par semaine ; habituellement, on tourne davantage autour de 25 à 30 heures. Finalement, c’est très exigeant comme travail et il y a très peu de reconnaissance en retour pour ce que ces préposées accomplissent. »

Elle souligne en outre qu’un problème de recrutement se pose dans les cuisines pour les résidences privées : « On a beaucoup de difficulté à obtenir des cuisiniers parce qu’on ne veut pas payer des gens formés dans ce domaine. Sans compter qu’on leur demande souvent de remplir des quarts de travail fractionnés. »

Vers de meilleures conditions

La campagne « Prendre soin de nous… c’est aussi pour vous » se déroule présentement dans le but de trouver les moyens d’améliorer le sort des personnels oeuvrant dans les résidences privées. Danielle Legault en dégage les éléments porteurs : « On est affiliés à l’Union internationale des employés de service, qui a lancé un mouvement l’an dernier pour que les travailleurs dans le secteur du “fast food” obtiennent un salaire d’au moins 15 $ de l’heure. On s’est inspirés d’eux et on s’est dit : si ces gens-là méritent un tel salaire, on pense que les personnes qui prennent soin chez nous de nos aînés, de nos familles et de nos parents méritent amplement d’obtenir eux aussi 15 $ de l’heure. »

Ces travailleurs sont en majorité des femmes et elle lance ce message à ce propos : « Quand on embauche quelqu’un, le diplôme doit avoir une valeur. Dans ce cas, on reconnaît leur grand coeur et leur chaleur humaine, mais pas les compétences spécifiques qu’on exige d’elles et les salaires qui vont avec. On les considère comme des femmes et des mères qui prennent soin des autres et on pense qu’il est normal qu’il en soit ainsi. »

 

Uniformisation et rapport de force

Entre-temps, le Syndicat québécois des employées et employés de service a recours à d’autres moyens d’action susceptibles de réserver un meilleur sort professionnel à ces travailleuses : il s’est efforcé de faire en sorte que les conventions collectives dans le secteur des résidences privées viennent à échéance en même temps à l’automne 2015 : « Les gens sont très mobilisés et solidaires au moment où on s’apprête à tomber dans la période de négo ; on a hâte de voir comment l’employeur va réagir à nos demandes », signale Mme Legault.

La vice-présidente dévoile son plan de match : « On veut présenter quelque chose qui va se ressembler pas mal partout à partir du mois de mars prochain. On aimerait obtenir des conditions de travail qui seraient pas mal égales dans toutes les résidences : ce serait profitable pour les employeurs qui se plaignent d’un fort roulement de personnel ; si le salaire offert est le même d’un endroit à l’autre, il devient moins intéressant de changer d’emploi. »

Il va de soi que le rapport de force prendra de la vigueur de la sorte : « Il est plus difficile d’en avoir un résidence par résidence. L’idéal serait même d’avoir une seule convention pour l’ensemble de celles-ci s’il existe une volonté de la part des employeurs dans ce sens. C’est possible, mais il est certain qu’on comprend que les besoins peuvent différer localement, ce qu’on est disposés à considérer. Il n’en demeure pas moins que tout le monde aurait avantage à avoir les mêmes conditions de travail. »