La privatisation du secteur de la santé est en marche

Thierry Haroun Collaboration spéciale
« On a de moins en moins de temps à consacrer aux patients. Ça ne peut pas fonctionner. On n’arrive pas à dispenser des soins sécuritaires. Nous, on veut donner des soins de qualité et sécuritaires », assure la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Régine Laurent.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « On a de moins en moins de temps à consacrer aux patients. Ça ne peut pas fonctionner. On n’arrive pas à dispenser des soins sécuritaires. Nous, on veut donner des soins de qualité et sécuritaires », assure la présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Régine Laurent.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec, Régine Laurent, n’y va pas par quatre chemins : le chaos qui a cours dans le réseau public de la santé est une conséquence directe des compressions budgétaires imposées par Québec. Et dont le but est de pousser la clientèle vers le réseau privé. Une déclaration qu’elle assume pleinement en entrevue au Devoir.

La privatisation du réseau de la santé est bel et bien entamée, et ce, depuis quelque temps, selon elle. Et ça n’augure rien de bon pour la qualité des soins dispensés aux patients de même que pour les conditions de travail du personnel soignant. « La privatisation du secteur de la santé est en marche depuis plusieurs années. En fait, le gouvernement du Québec crée le chaos dans le réseau public, ce qui fait qu’il n’est pas en mesure de remplir sa mission et, par conséquent, la population est poussée dans les bras du privé », déduit Régine Laurent. Elle donne en exemple la décision de Québec d’établir le nombre d’heures-soins requis pour répondre aux besoins de patients. « Écoutez, dès lors qu’on est sous trois heures-soins, la clientèle est poussée dans les bras du secteur privé », ce qui a, selon elle, largement favorisé les résidences privées pour personnes âgées.

Tout cela n’est pas étranger aux compressions du gouvernement du Québec dans le réseau de la santé au cours des dernières années, et des centaines de millions de dollars seront encore demandées l’an prochain. « On parle de 500 millions à 700 millions de dollars. Écoutez, moi, j’ai hâte que les directions d’établissements disent la vérité à la population. Il est très clair qu’il y aura des coupes dans les soins et les services dispensés. » D’autant que les projets de loi 10 et 20 du ministre de la Santé, Gaétan Barrette, viendront privatiser davantage le réseau, dit-elle. « Regardez seulement le projet de loi 10 qui vise à regrouper des centres d’activité. On va, comme le souhaite le ministre, implanter des supercliniques de spécialistes, etc. Par conséquent, il y aura une diminution de l’accès aux soins, la première ligne de soins sera moins disponible dans le réseau public. Les impacts sont clairs ! Une fois le regroupement des activités complété, les gens qui seront dans l’obligation de faire 50 km pour obtenir un service, eh bien, ils vont peut-être finalement décider d’être soignés à la clinique [privée] située près de chez eux », estime Mme Laurent.

Êtes-vous alors d’avis que le gouvernement Couillard est en train de démanteler ce qui a été construit depuis le gouvernement de Jean Lesage sur le plan de la santé ? « Non seulement ça, monsieur, mais le ministre Gaétan Barrette vient de “réglementer” les frais accessoires avec une liste qui n’est pas fermée. Il peut ainsi en ajouter d’autres. Je vous rappellerai que c’est la méthode qu’avait employée Philippe Couillard du temps qu’il était ministre de la Santé, alors qu’il n’y aurait que quelques chirurgies spécialisées, mais ce n’était pas une liste fermée. Ce qui permet d’envoyer d’autres chirurgies dans le secteur privé. »

Une infirmière pour 160 patients

Les coupes de Québec en santé touchent aussi le personnel soignant sur le plan des conditions de travail au quotidien. « C’est très clair ça. Ça fait des années qu’on le dit et on ne cesse de répéter ceci : “Ça suffit, vos réformes, laissez-nous soigner les gens !” » rappelle la présidente de la FIQ. « On a de moins en moins de temps à consacrer aux patients. Ça ne peut pas fonctionner. On n’arrive pas à dispenser des soins sécuritaires. Nous, on veut donner des soins de qualité et sécuritaires. Je pense, par exemple, qu’on en est rendus à avoir une infirmière pour 160 patients parce que, semble-t-il, les personnes âgées dorment le soir et la nuit… Je suis désolée, mais les personnes âgées qui ont des problèmes cognitifs, eh bien, c’est encore pire le soir quand elles vivent des angoisses. Souvent, les personnes âgées vont se lever seules [la nuit] malgré l’interdiction. Elles peuvent tomber. Tout cela n’est pas pris en compte » lorsque les suppressions de postes sont annoncées, déplore Mme Laurent.

Votre message au gouvernement se résume comment ? « Le message que je lance au gouvernement, c’est de cesser ce chaos dans le réseau public et d’arrêter la privatisation ! »

1 commentaire
  • Gilles Delisle - Abonné 28 novembre 2015 08 h 20

    La lucidité de Mme Régine Laurent

    Non seulement Mme Laurent représente extrêmement bien ses ouailles à la FIQ, mais en plus, elle voit très bien comment se dessine les politiques des soins hospitaliers et soins de longue durée dans nos hôpitaux. Sous les derniers gouvernements libéraux, le Québec vit avec de moins en moins de soins de santé publics, tout en constatant , en filigramme, que ces gouvernements nous poussent de plus en plus vers le privé, but ultime de cette opération. En ce sens, Mme Laurent n'est pas seulement une représentante syndicale, mais elle nous informe des politiques de plus en plus vicieuses d'un gouvernement qui démolit petit à petit, l'Etat social qui s'était construit depuis quelques décennies au Québec. Merci, Mme Laurent.