Pas encore de dénouement en vue

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Le 11 novembre dernier, les syndiqués du secteur de la santé et des services sociaux sont descendus dans la rue.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le 11 novembre dernier, les syndiqués du secteur de la santé et des services sociaux sont descendus dans la rue.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ils sont plus de 250 000 syndiqués du secteur de la santé et des services sociaux à attendre impatiemment le dénouement de ce qui est une longue, très longue négociation de leur convention collective. Faut-il croire au père Noël pour espérer un règlement négocié et satisfaisant d’ici la fin de l’année ? Tous les représentants syndicaux gardent espoir, mais on ne sait pas encore qui sortira gagnant de cet échange de cadeaux.

Au moment d’écrire ces lignes, mercredi, tous les yeux se tournaient vers la table centrale de négociation. C’est autour de cette table que s’assoient les représentants des syndicats qui composent le front commun du secteur public et les fonctionnaires du Conseil du trésor. Depuis plus d’un an, on y aborde vaguement les sujets de salaires et de retraites, mais depuis quelques semaines, on assiste à une certaine accélération des pourparlers.

Et il y a toutes les autres tables, celles qu’on appelle sectorielles. Chaque entité syndicale a la sienne et les vis-à-vis sont les ministères concernés. C’est ici qu’on aborde les sujets préoccupants propres à chacun des titres d’emplois et qui ne sont pas reliés directement aux demandes salariales. On pourrait penser que les demandes y sont multiples et distinctes. Mais quand on y regarde de plus près, on constate souvent que les préoccupations se ressemblent d’un syndicat à l’autre : rétention et attraction, précarité et stabilité, charge de travail et reconnaissance sont des mots qui reviennent constamment dans le discours des représentants syndicaux.

 

Du mouvement, oui, mais pas trop

Carolle Dubé, la présidente de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), l’admet en se désolant : « Il n’y a pas d’avancées sérieuses à notre table. » Même son de cloche de la part de Claire Montour, la présidente de la Fédération de la santé du Québec (FSQ), affiliée à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) : « À la vitesse à laquelle se déroulent les négos, je n’anticipe pas qu’il y aura de grands changements prochainement. » Elle ajoute qu’on a senti du mouvement de la part de la partie patronale il y a quelques semaines, mais que « ce n’était qu’un feu de paille ». Et pourtant, le syndicat en avait alors profité pour revenir à la table avec des contre-propositions pour tenter d’accélérer le mouvement, mais « on n’a pas de réponse à nos demandes ».

Là où il y a un peu d’espoir, c’est à la table de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS), affiliée à la Centrale des syndicats nationaux (CSN). Josée Marcotte, vice-présidente, explique que « depuis plusieurs semaines et même avant la contre-proposition du front commun, des discussions intensives ont eu lieu aux tables sectorielles. Au cours de ces discussions, la partie patronale a reculé sur toutes les demandes. C’est majeur. La mobilisation des gens et les journées de grève ont résonné aux tables de négo ». Toutefois, ce ne sont pas des gains et on revient au statu quo de la convention collective.

Les enjeux

Le projet de loi 10 sur la réforme du réseau de la santé et des services sociaux s’est tout naturellement invité aux tables de négo. On peut difficilement négocier des conditions de travail sans tenir compte des impacts de cette loi du ministre Barrette qui prévoit la création de 13 centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) et de 9 centres intégrés universitaires de santé et de services sociaux (CIUSSS). Sur le terrain, des 182 établissements, il n’en restera que 34 à l’adoption de la loi.

La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) ne fait pas partie du front commun. « On a une table commune avec la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) pour ce qui est des sujets discutés avec le Conseil du trésor, qui sont les paramètres salariaux, la retraite, les disparités régionales et les droits parentaux. Nous sommes seuls à la table sectorielle », explique Daniel Gilbert, vice-président de la FIQ. Le syndicat se prépare à revenir vers le Conseil du trésor avec une contre-proposition, « mais essentiellement nos énergies sont concentrées sur la table sectorielle où les sujets qui nous préoccupent passent par des équipes stables pour contrer la précarité d’emploi ». Et Daniel Gilbert en est convaincu, « c’est comme ça que la population va être gagnante avec l’amélioration de nos conditions de travail ».

Pour la FIQ, l’important c’est de faire en sorte que « nos professionnels en soins aient les conditions de travail et d’exercice pour pouvoir garantir des soins sécuritaires à la population ». Il reste aussi toute la question des problèmes liés à l’attraction et à la rétention ainsi que tout ce qui touche à la reconnaissance des rôles et des tâches dans les fonctions des professionnels en soins dans le réseau de la santé. « À la dernière négo, il y a eu des pas qui ont été faits pour reconnaître le travail de nos membres dans les unités de soins critiques. Par contre, on a encore des centres d’activité qui ne sont pas reconnus à leur juste valeur en matière de responsabilité auprès de nos professionnels en soins. On veut régler tout ça », lance le vice-président, qui ajoute quelques mots au sujet de la loi 10 qui fait qu’« antérieurement, quand on parlait d’un établissement, on pouvait cerner très facilement ce dont on parlait. Maintenant, avec l’arrivée des CISSS et des CIUSSS, l’établissement c’est une région complète. Il faut adapter nos textes de convention collective et ne pas laisser dans un vide des dispositions qui pourraient permettre à un employeur de demander à une infirmière de faire plus de 100 km pour aller travailler le matin ».

Ginette Langlois, présidente et responsable des négos pour la Fédération des professionnèles (FP), affiliée à la CSN, le martèle, l’enjeu majeur c’est la rétention : « C’est à partir des résultats d’un questionnaire envoyé à tous les membres qu’on a bâti la négociation sectorielle. » Et ce qui ressort de cette consultation, ce sont les problèmes de pénurie dans le réseau, surtout chez les professionnels. Tous les titres d’emploi ne sont pas en pénurie, mais ils peuvent être vulnérables ou en voie de le devenir. Elle ajoute que « le secteur privé se développe et il est attirant pour les professionnels. Si on veut maintenir des services publics de qualité, il faut qu’on s’attarde de façon sérieuse à la rétention et à l’attraction ».

« On a des demandes qui visent à une meilleure reconnaissance de l’expertise du travail de nos gens, ce sont des demandes très importantes », dit Carolle Dubé, pour qui la reconnaissance passe par la consultation des membres sur des projets d’organisation qui viennent toucher le coeur même de la pratique professionnelle. Autre irritant chez les professionnels : les coûts reliés à leur ordre professionnel. « On voit parfois dans le privé qu’ils payent les frais d’adhésion à l’ordre et la formation… On est loin, loin, loin de ça dans le système public. »

De son côté, Claire Montour, qui représente des infirmières, des infirmières auxiliaires et des inhalothérapeutes, avance à la table les mêmes propositions pour tous : « On fait face aux mêmes situations : le fardeau de la tâche, l’épuisement et la précarité. On demande un ratio personnel-patient qui aura des répercussions sur plein de domaines. Par exemple, la stabilité des équipes qui passe par des postes stables. » Un vaste pourcentage des membres de la FSQ travaille à temps partiel alors qu’on fait appel à de la main-d’oeuvre indépendante : « Chez les infirmières auxiliaires, on atteint 60 % de postes à temps partiel. Dans les régions comme Laval, ce sont 7 millions de dollars payés en une seule année en main-d’oeuvre indépendante. » Il y a aussi l’épuisement du personnel qui, selon Mme Montour, fait dépenser des millions de dollars en assurance-salaire. Le sort des jeunes préoccupe aussi la présidente de la FSQ : « Les jeunes à l’école qui choisissent nos professions, il ne faut pas les perdre au profit du privé. Ce qui se cache derrière tout ça, c’est qu’on est en train de démembrer nos services publics en disant que ça coûte cher. »

Vers un règlement négocié ?

Plusieurs aimeraient voir cette négociation aboutir d’ici les fêtes, et Martin Coiteux, du Conseil du trésor, le premier. Il a même évoqué la possibilité d’une loi spéciale. Même s’ils sont très, très loin d’une conclusion, les syndicats ne perdent pas espoir de voir un règlement négocié et satisfaisant, que ce soit avant ou après les fêtes. D’ailleurs, s’ils continuent tous à mettre beaucoup d’énergie dans cette négo, c’est bien parce qu’ils y croient : la mobilisation de leurs membres est à son maximum et une partie de la population est derrière eux.