Acheter du lait maternel sur… Kijiji?

L’OMS soutient que la meilleure solution de rechange à l’allaitement de la mère est le lait maternel d’une autre mère.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir L’OMS soutient que la meilleure solution de rechange à l’allaitement de la mère est le lait maternel d’une autre mère.

Caroline (prénom fictif) se pointe dans un café de la couronne nord de Montréal. S’apercevant que c’est devant une journaliste qu’elle s’attable pour discuter de son annonce sur Kijiji, elle n’a qu’une seule envie : partir. « Je le savais. J’avais un sentiment que tu n’étais pas une mère qui voulait mon lait. Je le savais que ça allait finir par arriver. » Surprise et encore un peu sous le choc, elle raconte pourquoi elle vend son lait sur un site de petites annonces.

Son annonce sur Kijiji dit : « Maman en excellente santé. Beaucoup de lait congelé. E-mail pour plus d’infos. »

Elle le vend 1,25 $ l’once. Pourquoi le vendre ? « J’ai voulu le donner à la banque de lait d’Héma-Québec. J’avais plus de 800 onces dans un congélateur tombeau ! » se justifie-t-elle d’emblée. Mais les critères de sélection pour la banque de lait sont stricts. Il faut avoir accouché dans un établissement hospitalier ciblé par Héma-Québec — ce qui n’est pas le cas de Caroline — et se soumettre à un questionnaire de santé et à une analyse sanguine.

Dès la mise en ligne de son annonce, Caroline reçoit des courriels de femmes en colère qui lui disent que « ça ne se fait pas, vendre du lait maternel ». En six semaines, cinq hommes l’ont aussi contactée pour acheter son lait. « Mettre une annonce pour vendre du lait maternel sur Internet, c’est mettre le pied dans un monde bizarre où il n’y a pas que les bébés qui boivent du lait maternel », explique-t-elle.

D’autres réseaux informels

Caroline aurait pu donner son lait dans d’autres réseaux informels créés pour et par des mères qui souhaitent donner du lait maternel à leur bébé, comme Only the breast, Human milk 4 human babies… et même sur Facebook. Si les deux premiers ne font que mettre des mères ayant des surplus de lait en contact avec d’autres qui manquent de lait, les groupes sur Facebook reposent plutôt sur des communautés basées sur la confiance et partageant les mêmes valeurs.

« Certaines mères ont créé des réseaux informels de don de lait parce qu’elles ont besoin de ce contact direct, pour se rassurer sur la sécurité du lait, mais aussi pour la reconnaissance du geste », explique Françoise Romaine Ouellet, chercheuse en anthropologie de la famille au Centre Urbanisation Culture Société à l’INRS. Par contre, plus le réseau s’élargit au-delà des proches, plus le risque de contamination augmente, soit par les bactéries lors de l’extraction ou le transport, soit par les virus transmis par la mère, dit-elle. D’ailleurs, le documentaire Seins à louer présentait des analyses bactériologiques de lait maternel acheté sur Internet. Les analyses étaient catastrophiques et le lait, insalubre à la consommation humaine.

Donner son lait : un geste altruiste

Lorsque son premier enfant est né en 2011, Valérie a éprouvé des difficultés à produire assez de lait et n’était pas certaine de vouloir lui donner le lait d’une autre mère. « J’ai complété avec des préparations commerciales pour nourrissons pendant six mois », explique la jeune mère qui a subi une réduction mammaire à l’adolescence.

À sa deuxième grossesse, elle savait qu’elle ne pourrait non plus produire de lait en quantité suffisante pour son bébé. « Les recommandations de l’OMS et les ingrédients des laits artificiels m’ont fait réfléchir, précise-t-elle. J’étais quand même capable de lui donner le réconfort par le sein. J’arrivais à la nourrir à 50 %. »

La mère s’est donc tournée vers un groupe Facebook dont les membres partageaient les mêmes valeurs qu’elle sur l’allaitement. « Lorsque j’ai mentionné que je manquais de lait, une dizaine de filles se sont offertes pour donner du lait. Je n’ai pas pu choisir les filles, les dons de lait ne pleuvent pas. Je devais nourrir ma fille », dit-elle. Elle pasteurisait le lait, une fois décongelé, avant de le donner à sa fille. En huit mois, Évelyne a reçu près de 4000 onces de lait maternel de douze femmes différentes.

Valérie est très reconnaissante envers ces mères qui ont généreusement donné de leur lait. « Trois donnaient régulièrement. J’allais chercher le lait sur la Rive-Sud, une vraie “run de lait” ! Je ne leur parlais pas nécessairement souvent, mais j’ai un respect très profond pour elles. Je n’en reviens toujours pas de leur générosité. »

Deborah van Wyck considère que plus une mère est proche physiquement de la donneuse, moins les risques de contamination sont élevés. « Si vous trouvez quelqu’un dans votre quartier qui peut garder le lait froid, le partage informel de lait peut être une option sécuritaire. Les risques liés aux préparations lactées sont plus grands que ceux du partage de lait », croit-elle.

Des organismes réticents

Même si tous les organismes de santé publique comme Santé Canada, la Société canadienne de pédiatrie et même la Ligue La Leche se disent inquiets des risques du partage de lait informel, des mères se tournent vers cette option plutôt que de donner des préparations lactées. La banque de lait maternel d’Héma-Québec, mise sur pied en 2013, est réservée aux bébés prématurés.

Pourtant, l’OMS soutient que la meilleure solution de remplacement à l’allaitement de la mère est le lait maternel d’une autre mère. En janvier 2011, UNICEF Canada pressait Santé Canada de respecter « la Stratégie mondiale pour l’alimentation du nourrisson », qui autorise le recours au lait maternel d’une nourrice en bonne santé ou aux banques de lait humain pour remplacer le lait de la mère. « On dit aux femmes qu’elles ne peuvent pas avoir le lait d’une autre mère, déplore Mme Van Wick. Mais on leur dit que le lait maternel est le meilleur pour leur bébé. Elles sont prises au piège. Elles se dirigent vers les réseaux informels. Les autorités ne veulent juste pas en parler et empêchent d’avoir un débat public sur le don informel de lait maternel. »



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