Des usagers seront vus tous les 24 mois

Photo: Getty Images

Le Curateur public n’effectuera plus de visite annuelle systématique à ses pupilles, a appris Le Devoir. Il espacera plutôt ses rencontres, pouvant aller jusqu’à une visite tous les deux ans. Cette « modulation des visites » est décriée par les groupes de défense des usagers, qui y voient une façon déguisée de faire des économies sur le dos des plus vulnérables, mais le Curateur public soutient qu’il s’agit plutôt d’une façon de « personnaliser » son approche.

« Ça fait déjà quelques années qu’on dénonçait le fait qu’une personne sous curatelle publique avait seulement une rencontre par année avec son curateur délégué. Et là, on apprend que ça va aller jusqu’à 18 ou 24 mois ! Ce n’est vraiment pas une bonne nouvelle pour les personnes et pour leurs droits », dénonce Doris Provencher, directrice de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec.

Selon elle, on s’attaque aux « plus vulnérables des plus vulnérables » qui se tournent vers la curatelle publique en dernier recours. « Les gens sous curatelle, on ne les écoute pas tellement, ils sont mis sur la voie de garage. Alors là, la curatelle est en train de faire la même chose. »

Au bureau du Curateur, on se défend d’abandonner les citoyens inaptes. Au contraire, affirme-t-on, cela va permettre d’offrir de meilleurs services. « L’idée est de moduler notre intervention en fonction de l’état de la personne, explique Pierre Lamarche, directeur général des services aux personnes du Curateur public. C’est une façon d’équilibrer nos services de façon à répondre à ceux qui ont besoin de nous dans une importance plus grande. Il me semble que ça tombe sous le sens. »

Les curateurs délégués devront désormais faire des plans de représentation pour chacun de leurs pupilles et déterminer, en fonction de ce plan, la fréquence des rencontres. Les personnes qui présentent des « facteurs de risque plus élevés » seront vues comme avant tous les 12 mois. Ceux qui présentent des facteurs de risques modérés seront vus tous les 18 mois et les autres, tous les 24 mois. Des bilans téléphoniques seront effectués à mi-chemin.

Les changements seront effectifs dès le mois prochain, confirme M. Lamarche. « On va l’appliquer formellement et on va faire une évaluation des impacts entre la mi-novembre et la fin janvier 2016. »

 

Compressions

Dans le document qui présente le Curateur sur le site du gouvernement du Québec, intitulé « À la rencontre de la personne », on affirme avoir procédé, au début des années 2000, à un « virage en faveur de la protection de la personne [dont] les principales orientations consistent à se rapprocher du citoyen inapte ». Ce virage faisait suite aux critiques du Protecteur du citoyen et du Vérificateur général qui reprochaient justement au Curateur public de ne pas passer suffisamment de temps avec ses pupilles.

Comment peut-on conjuguer un rapprochement avec le citoyen et des visites tous les deux ans ? « En ayant une approche individualisée », répond Pierre Lamarche, qui précise que cette réorientation s’inscrit dans une vaste réflexion sur la représentation publique, entamée depuis plusieurs années déjà. Il soutient que l’espacement des visites en fonction des besoins est une demande répétée des curateurs délégués qui souhaitent un « objectif qualitatif » plutôt que « quantitatif ».

« Ce que ça leur permet de faire, c’est d’accorder plus de temps aux autres activités. Vous savez, le curateur délégué, lorsqu’il revient d’une visite, sa boîte vocale est pleine, il a 22, 25 appels dont il doit faire le suivi. La personne a d’autres besoins. Peut-être qu’il faut consentir à des soins pour elle, peut-être qu’il faut obtenir des services d’une organisation communautaires. Tout ce travail-là peut se faire par téléphone […] Le curateur ne fait pas juste des visites, il a une mission qui est beaucoup plus large et qui englobe d’autres activités. »

Cette décision survient au moment où tous les organismes et ministères sont contraints de faire des efforts budgétaires importants. Mais Pierre Lamarche jure qu’il ne faut pas y voir de lien. « On est comme tout le monde, soumis à des objectifs budgétaires qui sont serrés, mais je vous le dis et je vous le répète, la réflexion qu’on fait actuellement n’a pas à voir avec des économies d’aucune manière. »

Il estime le coût des visites à 5 millions par année, dont le gros est dévolu aux salaires des 72 curateurs délégués, qui resteront tous en fonction. Quant aux frais de déplacement, ils s’élèvent à 450 000 $, mais comprennent les déplacements administratifs. De « petites ponctions » ont été effectuées, mais sans impact sur la capacité d’effectuer des déplacements, assure M. Lamarche.

Pourtant, il avoue que le Curateur a réussi à générer des économies de ce côté l’an dernier. En effet, pour arriver à boucler son budget, le Curateur a dû reporter les visites prévues en février et mars aux mois suivants. Mais le contexte a changé depuis, répète Pierre Lamarche, car le Curateur dispose cette année « des ressources qui [lui] permettent de fonctionner correctement ».

Au Conseil pour la protection des malades, on s’inquiète pour le sort des protégés de l’État. « Ce sont les gens les plus vulnérables, avec le moins de visites et souvent avec une curatelle qui sont le plus à risque d’être maltraités ou négligés, déplore le président de l’organisme, Paul Brunet. Alors moins on va aller les voir, du côté du curateur public, plus tout cela risque de s’aggraver. » Pour le reste, ce n’est que de la poudre aux yeux, plaide-t-il. « On va espacer les visites aux pupilles pour s’en rapprocher ? Ça ne tient pas la route. […] Ça sent plus le délestage et les réductions budgétaires que l’amélioration véritable des soins. Jusqu’à preuve du contraire. »

7 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 15 octobre 2015 03 h 33

    Inquiétant !

    « Ce sont les gens les plus vulnérables, avec le moins de visites et souvent avec une curatelle qui sont le plus à risque d’être maltraités ou négligés » (Paul Brunet., président, CPM)

    En effet, tout le monde convient de l’importance d’effectuer des visites annuelles régulières (et aléatoires) aux personnes qui, étant placées en situations de protection et de représentation, notamment celles inscrites au Curateur public du Québec, ont droits à des services personnalisés adéquats, sans faille, ou sans excuse ni prétexte d’origines politiques ou budgétaires !

    Cependant, et pour des motifs uniques de gestion ou d’inaction ?, le fait de moduler ces visites peut aider sauf qu’on risque d’oublier ou d’escamoter l’essentiel, celui précisément lorsque des personnes vivent dans des environnements douteux, ou susceptibles de l’être, et qu’elles ne peuvent valoir ou faire valoir leur droit au respect, à l’accessibilité et à l’humanisation de services dont elles ont besoin, et ce, en tout temps et sans limite !

    Bien que des activités de redressement ont été alignées et adoptées depuis la création du Comité de la protection et de la représentation des personnes « inaptes » ou protégées (+/- 2000), on-dirait, de la présente situation, décriée par diverses autorités, dont celles de l’AGIDD-SMQ, que :

    A Ou bien, ce Comité demeure, volontairement ?, absent ou pas informé des décisions-systèmes ;

    B Ou bien que l’actuel Curateur public du Québec cherche à retourner dans le temps des Duplessis-Léger, des Lussier (de l’Enquête Shadley), et d’autres ?, et ;

    C Ou-bien, ou-bien ! ?

    Inquiétant ! - 15 oct 2015 -

  • Patrick Daganaud - Abonné 15 octobre 2015 05 h 37

    Le déni

    Une analyse sommaire des propos de Monsieur Lamarche oblige à songer au déni.


    « Personnalisation de l'approche » :
    Diminution de moitié des visites aux personnes inaptes, donc dépendantes et vulnérables, coupe et restriction flagrante des soins et des suivis.

    « Approche individualisée » :
    Multiplication dans l'esprit du Curateur des services qu'il vient de subtiliser.

    « Objectifs budgétaires serrés » :
    « Réflexion » traduite par une politique où le « Curateur réussit à générer des économies » sur le dos de sa clientèle.

    « Petites ponctions »
    Coupes « sans impact sur la capacité d’effectuer des déplacements », visites et rencontres, mais permettant « d’accorder plus de temps aux autres activités» « qui peuvent se faire par téléphone. »

    Impacts anticipés...

    Intégrité des soins selon le Conseil pour la protection des malades :
    « On va espacer les visites aux pupilles pour s’en rapprocher ? Ça ne tient pas la route. »

    Ma prédiction:
    Cela va se faire quand même, parce que la réaction du Conseil annonce qu'il accepte de vivre la « preuve du contraire.»

    Ce ne sont pas les personnes inaptes qui vont brandir les pancartes...

  • Pierre Lafrenière - Abonné 15 octobre 2015 07 h 39

    La bêtise humaine

    Je savais depuis longtemps que le Curateur public du Québec éprouve beaucoup de difficulté à remplir sa mission en raison de la lourdeur de la tâche à laquelle sont astreints les gens qui y travaillent. J'ai eu l'occasion d'en côtoyer durant ma vie professionnelle et j'ai été à même de constater leur engagement... et leur immense fatigue. Sysiphe n'en peut plus de rouler sa pierre, sans espoir d'arriver un jour au sommet.
    En lisant les justifications de M. Lamarche à l'appui de la nouvelle philosophie prônée par son organisme - s'éloigner pour se rapprocher -, quelques questions me viennent spontanément à l'esprit : y a-t-il encore au Québec quelqu'un qui croit véritablement aux arguties qu'avancent sans gêne aucune les chantres de la rigueur budgétaire, les apôtres du « plus avec moins » ? Peut-on en toute conscience poser des gestes pour préserver l'avenir s'ils nous obligent à sacrifier ceux qui parmi nous sont aujourd'hui les plus vulnérables ? N'y a-t-il pas d'autres avenues à emprunter, moralement plus acceptables ?
    Pour ma part, je n'en peux plus de ces discours bidons, enrubannés de mots sirupeux comme « approche modulée, individualisée », « objectif qualitatif », qui me donnent l'impression qu'on me prend pour un imbécile. Si on veut couper, si c'est vraiment ce qu'il faut faire, qu'on arrête de tenter de me faire croire que notre société y gagne à court terme. Je n'y crois pas. Et je plains le pauvre M. Lamarche dont le mandat consiste à nous faire avaler ces inepties. Comment défendre l'indéfendable ?

  • Robert Beauchamp - Abonné 15 octobre 2015 09 h 20

    Ayoye

    S'éloigner pour être plus près, re-ayoye!

  • Colette Pagé - Inscrite 15 octobre 2015 09 h 55

    Des pupilles oubliées par le Curateur public !

    Sous l'expression fallacieuse d'approche personnalisée le Curateur public souhaite réduire à une fois tous les deux ans les visites aux personnes les plus fragiles et isolées de la société. Et si durant ce délai de 48 mois les personnes visées sont maltraités, sous-alimentés et négligés ? Ajoutons à ce système déconnecté de la réalité l'absence de visites surprises.

    Comment expliquer autrement que par un manque d'humanité cette politique déraisonnable du Curateur public. C'est comme si les comptables du Conseil du Trésor avaient débarqué dans la Curatelle avec leurs calculettes oubliant sa vocation première qui est de protéger ses pupilles.