«La stratégie de miser sur le privé est un échec»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Photo: People Images

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Le gouvernement libéral ne cesse d’expliquer le déficit budgétaire, et donc le plan d’austérité mis en place depuis son arrivée à Québec il y a dix-huit mois, par l’explosion des coûts de santé publique. Un argument rejeté cependant par certains chercheurs, qui estiment le calcul volontairement biaisé. Selon eux, si on la ramène à la richesse nationale, la part des dépenses de santé est relativement stable depuis la mise en place de l’assurance maladie universelle.

« On exagère grandement l’augmentation des coûts de la santé au Québec, affirme Guillaume Hébert, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS). Il y a de la manipulation de la part du gouvernement à ce sujet. Qu’est-ce qu’on calcule lorsque l’on parle de santé et services sociaux ? Et avec quoi on compare les chiffres ? Avec le budget du Québec ? Avec le budget consolidé du Québec ? Avec la richesse nationale du Québec ? À l’IRIS, on essaye de ne pas tenir compte que du pire des calculs, qui laisse croire à une explosion catastrophique des dépenses. On utilise des méthodes plus complètes et on se rend compte non seulement que ça n’augmente pas aussi rapidement que ce que certains veulent laisser entendre, mais même que si l’on regarde sur une période de trente ou quarante ans, on peut affirmer que les dépenses sont relativement stables. »

Explosion du coût des médicaments

Pourtant, oui, certaines d’entre elles ont littéralement explosé. Parmi elles, les frais de médicaments, qui sont passés de 8 à 20 % du budget total de la santé entre 1981 et aujourd’hui, et les coûts liés aux infrastructures telles que la construction des deux mégahôpitaux à Montréal.

« Si on regarde de plus près, poursuit M. Hébert, on se rend compte que ce sont les dépenses qui sont gérées par le privé qui augmentent le plus vite. Prenons l’assurance médicament, qui a été créée dans les années 90 mais qui est fondée sur un système hybride avec des gens qui sont assurés par le gouvernement et d’autres qui bénéficient d’une assurance privée avec leur employeur. Résultat : le gouvernement ne dispose pas d’un poids assez fort pour véritablement peser dans la balance et demander de meilleurs prix. Au contraire, on a préféré faire des ponts en or aux pharmaceutiques pour qu’elles s’installent dans la région montréalaise, et cela sans que ça ait vraiment de conséquences bénéfiques pour la main-d’oeuvre puisqu’elles délocalisent la production. »

Même chose du côté des infrastructures, qui sont aujourd’hui construites en partenariat public-privé, estime le chercheur. Ça laisse croire à la population que ça coûte moins cher, mais en réalité, ça revient à acheter une maison avec une carte de crédit.

« Selon certaines estimations, ce choix du PPP pourrait aller jusqu’à doubler le coût de construction, explique Guillaume Hébert. On parle quand même de 5 milliards de dollars. On n’en parlerait plus, du déficit budgétaire, si on avait pu sauver cette somme-là ! Sauf que le PPP, c’est comme payer un loyer. Ce n’est donc pas de l’argent qu’on sort tout de suite. Ça ne s’ajoute pas à dette. Et comme nous avons, comme société, développé une espèce de phobie de la dette, ça fait les affaires de tout monde à court terme. »

Mais si les coûts reliés aux médicaments et à la construction des infrastructures ont réellement explosé, l’IRIS assure également que dans le même temps, certaines dépenses ont considérablement baissé, raison pour laquelle, au final, les coûts de santé restent stables.

« Plus les dépenses sont publiques et mieux elles sont contrôlées, résume M. Hébert. L’argent qui va directement aux hôpitaux a considérablement diminué ces dernières années, pour plusieurs raisons, dont le virage ambulatoire. En fait, en additionnant les dépenses hospitalières et les salaires des médecins, qui eux ont eu tendance à augmenter ces dernières années, les deux postes comptent pour seulement 5 % des dépenses de santé environ. Comparés aux 20 % des médicaments… Bref, la stratégie de miser sur le privé est un échec. »

Or, il semble que le plan d’austérité mènera à terme vers encore plus de sous-traitance au privé. La politique de centralisation voulue par le ministre Barrette va obligatoirement aboutir à la suppression de postes de cadres là où il n’est plus possible de couper, estime le chercheur de l’IRIS. Et il va falloir faire appel à des firmes privées pour faire le travail. C’est ce qui s’est passé en 2003 lors de la création des CSSS et des agences de santé et services sociaux.

« On nous avait servi le même argumentaire à l’époque, rappelle-t-il. On sait aujourd’hui que ce n’est pas ce qui s’est passé et on recommence quand même. Comme on recommence avec les politiques d’austérité alors qu’on sait qu’elles sont dysfonctionnelles. C’est elles qui font en sorte qu’on attend dix heures à l’urgence. Mais dans le même temps, ça donne l’impression que le système public n’est pas capable de soutenir sa mission et ça fait les affaires de certains politiciens, de certaines personnes qui n’ont jamais apprécié qu’on ait mis en place un système de santé public aussi fort. »

Un cercle vicieux qui, selon Guillaume Hébert, sert à jeter le discrédit sur le système public afin de faire accepter à la population une ouverture vers le privé. « Or, cette ouverture, conclut-il, c’est la garantie de voir très peu de gens faire beaucoup de profits. »

Observatoire de l’austérité de l’IRIS

Déjà 3,6 milliards de compressions

3,6 milliards de dollars, voilà le total des compressions recensées par l’IRIS depuis l’arrivée du gouvernement de Philippe Couillard au pouvoir en avril 2014. 3,6 milliards de compressions, donc, qui selon ce même gouvernement n’auraient pas de conséquences sur les services donnés à la population. Vraiment ? Pour en avoir le coeur net, Minh Nguyen, chercheur à l’IRIS, a décidé de lister toutes les annonces officielles d’augmentation de tarifs, de fermeture d’organismes ou encore de réduction d’effectifs directement liées à une baisse des crédits alloués par Québec. La liste est longue, et elle est consultable via un outil multimédia mis en ligne à la rentrée et mis à jour chaque semaine. Pour le consulter, c’est ici : austerite.iris-recherche.qc.ca.



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