La FIQ retourne à la table malgré la grogne

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Le syndicalisme infirmier a écopé dans le passé de lois spéciales musclées qui lui ont imposé des amendes tellement costaudes que son existence même a été mise en péril.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Le syndicalisme infirmier a écopé dans le passé de lois spéciales musclées qui lui ont imposé des amendes tellement costaudes que son existence même a été mise en péril.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Les infirmières, qui portent à bout de bras le réseau de la santé, selon les témoignages mêmes de bon nombre de médecins, en ont ras le bol des conditions de travail qui leur sont imposées. Pendant ce temps, le ministre Barrette impose une restructuration de ce réseau qui en paralyse, ou tout au moins en ralentit présentement en partie le fonctionnement. Infirmière de profession et présidente de la FIQ, la Fédération interprofessionnelle de la santé, Régine Laurent se penche sur le dossier d’un patient plutôt mal en point, le système de santé québécois.

Ce syndicat rassemble en fait dans ses rangs une très grande partie des personnels soignants : les infirmières, les infirmières auxiliaires, les inhalothérapeutes et les perfusionnistes. La FIQ, profondément déçue par les offres de la partie patronale, a récemment quitté la table sectorielle des négos dans le cadre des pourparlers pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public. À cette occasion, la présidente n’a pas mâché ses mots en parlant des propositions du gouvernement Couillard : « On a reçu des gifles et ça ne nous tente pas d’aller en chercher d’autres. »

« Mes propos ont été à la hauteur de ce qu’on nous a offert parce que c’était choquant ; il n’y avait là que de la récupération portant sur la plupart des gains qu’on avait arrachés de haute lutte lors de la dernière négociation, il y a moins de cinq ans, comme la majoration des primes de soir et de nuit et celle sur les soins critiques. Il est clair qu’on ne voulait pas revenir en arrière, et c’est la raison pour laquelle on a quitté [les négos] », assure-t-elle.

La FIQ avait quitté la table mais n’avait pas claqué la porte pour autant : « Comme organisation responsable, on a toujours maintenu les canaux ouverts avec le gouvernement et avec le ministre de la Santé parce que l’objectif, c’était d’obtenir le dépôt de nouvelles offres, ce qui s’est produit. On est dans une phase de négociation, ce qui laisse entendre que personne ne va obtenir tout ce qu’il veut, mais, du même souffle, il doit y avoir une ouverture pour discuter, entre autres de nos solutions sur les plans de l’organisation du travail, de la composition des équipes et de la diminution importante du temps partiel. »

Il y a eu des échanges, depuis le retrait de la table, entre la présidente et le ministre, de telle sorte que la Fédération a finalement choisi de reprendre les négociations : « Il y a toujours eu des discussions avec lui, ce qui est important pour moi parce que ma responsabilité c’est d’en arriver à une entente négociée. »

Pour la suite des pourparlers, Mme Laurent dresse la liste des points sur lesquels portent principalement les revendications de la FIQ sur le plan sectoriel : l’organisation du travail, la dotation sécuritaire du personnel, les problématiques particulières aux infirmières auxiliaires qui sont sous-utilisées ou mal utilisées dans les équipes de travail et la planification de la main-d’oeuvre dans un avenir à court terme au cours duquel surviendront des prises de retraite accentuées : « On doit regarder comment on est capable d’avoir une organisation du travail et une façon de dispenser des soins qui soient acceptables et plus humains ; on doit attirer de plus en plus de jeunes qui viennent vers nos professions. »

Le grand ménage structurel

 

Le temps venu de mesurer les répercussions des compressions budgétaires ou des politiques d’austérité qui ont conduit au chamboulement des structures du réseau, Régine Laurent apporte ce témoignage : « Il est certain qu’il y a une diminution du nombre de personnes et que tout est prétexte pour ne pas effectuer des remplacements de postes. Les déléguées syndicales nous disent souvent sentir que tout est figé et que personne n’ose prendre vraiment des décisions ou regarder différents projets qui pourraient servir à faire mieux. »

Il existe d’autres effets pervers : « Il y a beaucoup de crainte relativement à la concentration de certains centres d’activités ; il y en a qui pourraient être fermés à un endroit pour être déplacés vers un autre, ce qui inquiète également les patients. » La trame de fond apparaît comme suit : « Il est clair que tout le monde sent qu’il va y avoir d’autres réformes, mais on ignore de quelle nature elles seront, et c’est en quelque sorte l’angoisse que cela suscite dans le réseau. »

Quant au recrutement de personnel, « on n’est pas du tout dans une situation d’embauche ; plusieurs employeurs nous disent même que, oui, il serait bon d’afficher des postes, mais qu’il faut attendre de voir comment tout cela va se passer, de voir quels sont nos budgets ; en même temps, les besoins sont là et c’est la roue qui tourne : pour subvenir à ceux-ci, on paye en heures supplémentaires plutôt que de faire du recrutement. Il apparaît que les conseils d’administration ne sont pas tous en place et on a l’impression que personne ne veut vraiment prendre de décision à l’heure actuelle dans le réseau ». Il existe une espèce de gel sur le plan administratif.

La menace légale…

Le syndicalisme infirmier a écopé dans le passé de lois spéciales musclées qui lui ont imposé des amendes tellement costaudes que son existence même a été mise en péril. Dans l’éventualité où les négos aboutiraient à une impasse totale, les membres de la FIQ éprouvent-elles de nos jours des craintes face au recours à une éventuelle menace légale ? Régine Laurent n’en croit rien : « On oublie que beaucoup de gestes de solidarité ont été posés quand de telles lois ont frappé ; il y a eu, cela va de soi, l’aide financière apportée par nos collègues des autres provinces. »

Mais il y a eu davantage : « Le plus grand geste de solidarité a été posé quand le gouvernement nous avait coupé une année d’ancienneté par jour de grève ; tout le monde a alors respecté la pré-ancienneté pendant des années et des années et personne n’est passé devant une collègue compte tenu du fait que le nombre de jours de grève n’avait pas été le même pour tout le monde d’un centre d’activités à un autre. »

Une telle manifestation de solidarité lui inspire confiance pour l’avenir, et Régine Laurent brosse ce portrait de l’état actuel des troupes : « Les gens considèrent qu’ils ont assez d’imagination pour trouver des façons d’embêter le gouvernement. Pour notre part, on va leur présenter un nouveau plan d’action avec un peu plus de mordant. À la FIQ, on n’est pas rendu aux mandats de grève, et on aime bien la gradation dans nos moyens de pression avant d’en arriver là, même si ce n’est pas exclu. »

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