Un médecin dissident rentre au bercail

Le Dr Vincent Demers avait annoncé en janvier qu’il quittait le réseau public.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le Dr Vincent Demers avait annoncé en janvier qu’il quittait le réseau public.

En janvier dernier, alors que le milieu de la santé était à feu et à sang, le médecin Vincent Demers annonçait avec fracas qu’il quittait le réseau public. Sa dissidence était un message politique, une réponse au « mépris » du ministre de la Santé, Gaétan Barrette. Quelques mois plus tard, il rentre au bercail.

« Il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée. » Ce sont les premiers mots de Vincent Demers. À l’autre bout du fil, le médecin de famille de 37 ans décrit le profond « inconfort » qui l’habitait lorsque venait le temps de faire payer ses patients pour la consultation. Lorsque ceux-ci regardaient leur montre, angoissés à l’idée de dépasser la demi-heure pour laquelle ils avaient payé. Lorsqu’il devait « négocier » pour assurer le suivi de ses patients qui devaient débourser à nouveau pour ses services.

Ce malaise a « précipité » sa décision de revenir au public. « Je trouvais que le fait de faire payer les gens, même si c’est volontaire, même si ce sont eux qui viennent à moi, causait une entrave encore plus grande que toutes les barrières bureaucratiques du ministre Barrette. C’est un moindre mal. »

L’hiver dernier, il clamait pourtant haut et fort, dans nos pages, qu’il ne reviendrait pas tant que le ministre Gaétan Barrette serait aux commandes du réseau de la santé. « Si je reviens sur ma parole, c’est vraiment pour mettre mes patients au centre de mon travail », répond-il aujourd’hui.

Il convient toutefois que le contexte a changé. Lorsqu’il a annoncé sa décision de se désengager de la Régie d’assurance maladie du Québec (RAMQ), on annonçait une désorganisation totale du réseau de la santé dans la foulée du projet de loi 10. Le ministre se livrait à une guerre de chiffres avec les médecins de famille, les accusant de ne pas voir un nombre suffisant de patients. Aujourd’hui, la réforme administrative est bien entamée et les fameux « quotas » de patients prévus dans le projet de loi 20 ont été suspendus en raison de l’entente survenue entre le ministre et la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec.

« Quand j’ai annoncé ça, j’étais “ en guerre ”. C’est une décision qui était très émotive. Il y avait beaucoup d’émotions dans l’air à ce moment-là. Et je ne m’en cache pas, je suis une personne assez intuitive dans la vie, c’est aussi ce qui fait ma force. Est-ce que c’était une erreur ? Je ne pense pas que c’est une erreur comme telle, c’est une décision contextuelle, le contexte a changé depuis ce temps-là. »

Il se réjouit de voir que « le ministre est plus tranquille » et qu’il y a moins de « salissage » envers les médecins de famille. Il espère que l’accalmie se poursuivra et se dit prêt à enterrer la hache de guerre. « De mon côté, c’est la même chose : mon intérêt ce n’est pas de taper sur le ministre, c’est de pouvoir faire mon travail librement et de satisfaire mes patients. »

Visites à domicile

Jusqu’en juin dernier, le Dr Demers était chef de département en CLSC à Montréal. Il était membre de l’équipe itinérance du centre-ville et assumait des gardes en soins palliatifs. On disait de lui qu’il était un exemple d’engagement envers le système public de santé et les clientèles vulnérables. Lorsqu’il a décidé de claquer la porte du réseau, il est retourné à Québec, sa ville natale, pour rejoindre sa conjointe. Refusant d’aller travailler dans une clinique privée dont les tarifs sont « beaucoup trop élevés », il a décidé de lancer sa propre « clinique virtuelle » et d’offrir des soins à domicile. En parallèle, il fait du bénévolat auprès de clientèles vulnérables à la clinique communautaire SPOT.

En réintégrant le système public, Vincent Demers veut continuer ses visites à domicile. « La seule différence, c’est qu’au lieu de faire payer mes patients, je vais être couvert par la RAMQ pour mes visites à domicile. Autrement dit, ça demeure une gestion privée de ma clinique virtuelle. »

Pas question, pour lui, de retourner en CLSC. « Quand on est en CLSC, on doit se plier à l’ensemble des règles […] Le médecin n’est qu’une “ ressource humaine ” qui a très peu de pouvoir sur sa pratique. Il a un chef en haut de lui et il y a une grosse pyramide bureaucratique et hiérarchique. Là, en étant indépendant, ça me permet de recruter moi-même mes patients et de voir toutes sortes de patients. »

Plutôt que de se consacrer presque exclusivement à des personnes âgées, comme c’est généralement le cas en CLSC, il veut diversifier sa pratique et voir des familles entières. « C’est ce que j’appelle un vrai médecin de famille. Je peux suivre toute la famille quand je me déplace à domicile, parce que souvent, les membres d’une famille ont plusieurs médecins de famille, ce qui est un peu étrange comme appellation. »

Il a avisé les guichets d’accès pour la clientèle orpheline (GACO) de Québec qu’il pouvait prendre de nouveaux patients. Mais tout n’est pas réglé. Une foule de détails bureaucratiques sont encore à finaliser avec la RAMQ. S’il ne se conforme pas à toutes les exigences, il s’expose à de lourdes pénalités financières. Mais il est prêt à prendre le risque. C’est la raison pour laquelle il regarde la réforme Barrette avec autant de distance. « J’ai décidé que peu importe ces barrières-là, j’allais quand même faire mon travail ici comme j’ai envie de le faire. »

«Je trouvais que le fait de faire payer les gens, même si c’est volontaire, même si ce sont eux qui viennent à moi, causait une entrave encore plus grande que toutes les barrières bureaucratiques du ministre Barrette. C’est un moindre mal.»

Le Dr Vincent Demers
13 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 23 septembre 2015 03 h 02

    Ainsi va la vie...

    La dissidence et le refus de plier font toujours mal à l'individu qui les pratique.
    C'est la raison pour laquelle les adolescents turbulents finissent presque toujours par se ranger du côté du plus fort.
    Là se trouve le confort et bien entendu, l'indifférence qui s'ensuit de près...

    Deux sparages et trois promesses, ainsi vont les spasmes de frustration dans cette vie québécoise du 21è siècle. Celle qui se déroule au pays de nos bons pères Couillard et Barette.

    Pour arriver au pays, nous devons tous dès aujourd'hui nous armer de courage dans la lutte et de maturité d'action.
    Refuser la facilité du conformisme et de la conformité canadienne est une obligation.
    Autrement, on est tous foutu.

    Vive le seul Québec qui respecte ce que nous sommes, Vive le Québec libre !

  • Luciano Buono - Abonné 23 septembre 2015 07 h 00

    Explorer pour comprendre

    Des fois il s'agit de changer de perspective pour pouvoir avoir une vue d'ensemble sur un sujet.

  • François Dugal - Inscrit 23 septembre 2015 07 h 32

    Enrichissons notre vocabulaire

    Honte :
    Sentiment de gêne, embarras.

  • Yves Corbeil - Inscrit 23 septembre 2015 08 h 48

    Très touchant

    Ce serait interressant de connaitre ses revenus durant les trois, quatre mois de son parcours privé. Ca nous en dirait peut-être plus long sur sa prise de conscience humanitaire. Enfin un de plus qui sert dans le réseau.

    • Yves Corbeil - Inscrit 23 septembre 2015 12 h 49

      Je retire mon propos après avoir pris connaissance de la lettre de ce médecin dans ce même journal.

      Mme Nadeau, vous avez quelque peu déformer les raisons du volte-face du Dr Demers dans votre exposé et sarcastiquement fait mal paraitre les intentions et l'humanité derrière sa décision. Ca m'apprendra à parler trop vite.

  • André Nadon - Abonné 23 septembre 2015 08 h 58

    Une autre façon de pratiquer la médecine.

    Voilà une belle illustration de la mauvaise gouverne de notre réseau de la Santé avec la centralisation à outrance en pensant sauver de l'argent et en oubliant l'efficience.
    Nous nous dirigeons vers la catastrophe avec la réforme Barrette.

    • Yves Corbeil - Inscrit 23 septembre 2015 13 h 01

      Vous touchez le point à retenir de cette réforme qui déforme une profession pour une raison comptable qui s'explique mal avec une population vieillissante, submergées par les inégalités. Ça prenait quand même pas un cours d'actuaire pour prévoir ce qui nous attendaient avec la vague démographique actuelle, juste du gros bon sens et de la prévision pour y faire face.

      Mais en politique les prévisions à long terme c'est pas leurs préoccupations première.