Se loger ou se nourrir

À Montréal, près de 41 % des locataires (soit 210 000 ménages) affectent désormais plus de 30 % de leurs revenus à leur loyer.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Montréal, près de 41 % des locataires (soit 210 000 ménages) affectent désormais plus de 30 % de leurs revenus à leur loyer.

Quatre ménages montréalais sur dix engouffrent plus du tiers de leurs revenus pour payer leur loyer, un problème qui a obligé l’an dernier près de 50 000 ménages locataires à se priver de nourriture en quantité ou en qualité suffisantes.

Ce portrait troublant de la situation du logement à Montréal découle du tout dernier rapport dressé par le Directeur de santé publique de Montréal (DSP), qui établit un lien clair entre les graves problèmes d’accès au logement à Montréal, l’insécurité alimentaire observée dans la métropole et l’état de santé de sa population.

Les conclusions de cette vaste enquête, dont Le Devoir a obtenu copie, seront dévoilées lundi lors d’un important forum qui réunira des élus de tous les paliers de gouvernement ainsi que les acteurs sociaux et communautaires préoccupés par les conditions d’abordabilité et d’accès au logement à Montréal.

À cette occasion, le directeur de santé publique, le Dr Richard Massé, lancera un cri du coeur pour presser les décideurs présents de tout mettre en oeuvre pour renverser une situation qu’il juge critique. « Cette enquête démontre hors de tout doute qu’au-delà des habitudes de vie, le logement est devenu un enjeu de premier plan à Montréal et un élément structurant dans la santé des gens », dit-il.

Se loger ou manger ?

L’imposant rapport du DSP réalisé grâce à l’enquête SALAM (salubrité et abordabilité du logement à Montréal), menée l’an dernier auprès de 1600 ménages, établit que près de 41 % des locataires (soit 210 000 ménages) affectent désormais plus de 30 % de leurs revenus à leur loyer. De ce nombre, 10 % affectent même entre 50 et 75 % de ce qu’ils gagnent au logement, et 10 % y engloutissent plus de 80 %.

Cette situation, attribuable en grande partie au bond de 38 % observé depuis 2001 dans le coût des loyers (logement de plus de trois chambres), a poussé plusieurs ménages à rogner dans d’autres dépenses de base, à commencer par la nourriture, les médicaments et le transport.

Le coup de sonde du DSP révèle en outre que 44 % des ménages qui dépensent plus du tiers de leurs ressources en logement ont craint de manquer de nourriture et que 20 % ont effectivement dû se tourner vers des banques alimentaires pour se sustenter. Pas moins du quart des locataires ont effectivement eu à se priver de nourriture pour acquitter leur loyer.
 


« L’an dernier, on estime que 50 000 ménages ont manqué de nourriture en raison du coût de leur loyer. C’est très préoccupant, c’est l’équivalent de la population d’une ville entière qui ne mange pas à sa faim », insiste l’auteure principale du rapport, Marie-France Raynault, chercheuse au Centre Léa-Roback sur les inégalités, affilié au DSP. « Le phénomène n’avait pas cette ampleur-là dans les enquêtes précédentes. Quand des gens paient 80 % de leurs revenus pour se loger, croit-elle, c’est clair qu’on se dirige vers de sérieux problèmes de santé. »

Selon le Dr Richard Massé, l’insécurité alimentaire, liée de façon inextricable à la situation du logement, a atteint un seuil inquiétant. « Ces chiffres-là font frémir. On est en train de s’acheter des problèmes sociaux pour l’avenir », pense le Dr Massé.

Une ville distincte

À cet égard, Montréal vit une problématique distincte d’autres grandes villes canadiennes où se concentrent aussi des poches de pauvreté et d’importantes populations immigrantes. « Montréal compte 61 % des ménages en location, ce qui est beaucoup plus élevé qu’ailleurs au Québec et au Canada. Les problèmes directement liés au logement, comme l’insécurité alimentaire, l’insalubrité et la précarité ont donc un impact beaucoup plus lourd sur la santé globale des Montréalais », affirme-t-il. La proportion de locataires dépasse d’ailleurs de loin 61 % dans certains quartiers, culminant à 74 % dans Ville-Marie et Villeray–Parc-Extension–Saint-Michel et à 73 % dans Côte-des-Neiges et le Plateau Mont-Royal.

Curieusement, les ménages les plus coincés pour payer leur loyer ne se retrouvent pas toujours dans les quartiers centraux. La palme revient à Sainte-Anne-de-Bellevue (52 %), ainsi qu’à Côte-Saint-Luc, où la moitié des ménages à loyer allouent le tiers de leurs revenus au logement. Suivent Côte-des-Neiges, avec 45 % des locataires dans la même situation, et le Plateau, avec 44 %. Les familles avec enfants dans cette situation sont plus nombreuses à Montréal-Nord (38 %), à Saint-Léonard (37 %), à Côte-Saint-Luc (35 %), à LaSalle (34 %) et dans Côte-des-Neiges (33 %).

Lors du Forum sur le logement, lundi, le DSP appellera le gouvernement à opérer un réinvestissement majeur dans le logement social, un secteur où les subventions n’ont cessé de chuter depuis 1989. Montréal ne compte que 11 % de logements sociaux et communautaires (HLM, coop, logements subventionnés) et 22 000 personnes sont en attente d’un logement subventionné.

Le DSP pressera aussi la Ville de Montréal à muscler son plan de lutte contre l’insalubrité et invitera le gouvernement du Québec à instaurer de nouveaux programmes de crédits d’impôt à la rénovation de logements. « Il y a une unanimité des acteurs sur les besoins, mais pas de stratégie ni d’actions concertées pour s’attaquer au logement. Le logement, c’est un dossier orphelin, déplore le Dr Massé. C’est sûr qu’il y a un enjeu financier important, mais on en paie déjà le coût dans le système de santé. Il faut s’attaquer aux conditions de logement, qui jouent un rôle majeur dans le fait que des jeunes peuvent ou non manger à leur faim, être en santé et bien réussir à l’école. »

À lire lundi: un portrait détaillé de l’insalubrité sur le territoire montréalais.

Les problèmes directement liés au logement, comme l’insécurité alimentaire, l’insalubrité et la précarité, ont un impact beaucoup plus lourd sur la santé globale des Montréalais. 

C'est l'équivalent de la population d'une ville entière qui ne mange pas à sa faim.

10 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 12 septembre 2015 04 h 31

    Spéculation...

    "Cette situation, attribuable en grande partie au bond de 38 % observé depuis 2001 dans le coût des loyers...", est-il mentionné ici.
    Pour ma part, une proportion comme celle-là était largement prévisible depuis longtemps à cause de la sauvagerie et de l'ampleur des ambitions de bénéfices des vendeurs et des intermédiaires de vente immobilière à Montréal.
    L'exemple le plus parlant étant à mon sens le cas du Plateau, où les nouveaux arrivants se sont montrés aussi prêts à payer des sommes ahurissantes pour des bâtiments dont les prix de vente ne se justifiaient que par l'envie des vendeurs de faire un maximum d'argent sur le dos des derniers arrivés.
    Cette ambition étant très largement propagée à tous les propriétaires par quelques spéculateurs sans scrupules qui ont compris le potentiel d'argent facile que recelait l'idée de faire gonfler la bulle immobilière jusqu'à ce qu'elle explose. Ceux-ci comptant sur son expansion pour se constituer de petites fortunes sur le dos de celles et ceux qui doivent se restreindre à être, et souvent à rester, locataires...
    Combien de ces gens vivent aujourd'hui de rentes "princières" pour avoir joué les intermédiaires dans des transactions où les montants des ventes ne se justifiaient pas autrement que par la spéculation à courte vue ? Je ne le sais pas.
    Mais ce que je sais, c'est que les conséquences de l'excès de liberté allouée aux spéculateurs s'exercent maintenant de manière dramatique sur un nombre si excessif de familles montréalaises que la chose en est troublante.
    Et comme souvent, comme trop souvent, les politiques ne s'intéressent au phénomène qu'une fois le mal bien installé...
    Et dire que nos Anciens disaient que faire de la politique était de prévoir !

    Mais au fait, peut-être nos personalités publiques politiques n'en font-elles plus ?
    Et qu'elles se réservent à faire autre chose qui ressemble plus à de la stimulation de profits pour les plus requins de notre société ?

    Tourlou !

    • Hélène Paulette - Abonnée 12 septembre 2015 09 h 59

      Sans oublier Airbnb, monsieur Côté... l'avidité de nos ''créateurs de richesse'' est sans limite.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 septembre 2015 05 h 05

    … plumes actives !

    « Le logement, c’est un dossier orphelin, déplore le Dr Massé. » (Isabelle Paré, Le Devoir)

    Orphelin ou pas, le logement représente tout un défis-enjeux d’accessibilité et salubrité, - et dont le système se plait, parfois ou presque jamais ?, à côtoyer et piloter avec élégance, habilité, complicité -, pour toutes ces personnes se trouvant en situation de vulnérabilité économique et d’itinérance domiciliaire ou entre deux chaises !

    De ce défis-enjeux, et pour éveiller de sagesse le Forum de lundi venant, convient-il, ici ou maintenant, d’inviter son membership à réécouter « Les pauvres » (A) et, par conséquent, amorcer une démarche différente de celle qui, en cours, donne cette amère impression que le système chercherait, tout le temps-espace et sans contretemps, à vendre « le juste pour de l’argent et le pauvre pour une paire de sandales » (Amos 2,6) ; une démarche d’inspiration et de …

    … plumes actives ! - 12 sept 2015 -

    A : https://www.youtube.com/watch?v=U8a4fGbkbSY

  • Josée Duplessis - Abonnée 12 septembre 2015 07 h 19

    Je considère la situation de ces familles épouvantables. Les enfants grandiront avec cette pauvreté qui colleront à leur peau.
    Est-ce que M. Couillard, Coiteux et compagnie seraient capables de leur parler d'austérité en face?
    Est-ce que l'on est en mesure de mettre les besoins de ces gens de côté pour d'autres besoins?

  • Nicole Leclerc - Abonnée 12 septembre 2015 09 h 10

    Se loger ou se nourrir

    Isabelle Paré,

    Je lis régulièrement vos articles , toujours bien documentés , et je trouve que celui-ci est très éclairant sur cette réalité de se loger ou se nourrir.

    J'attends avec impatience votre nouvel article de lundi sur ce sujet.

    Passez un agréable samedi.

  • Christian Montmarquette - Abonné 12 septembre 2015 09 h 21

    La pauvreté coûte 18 milliards en frais de santé au Québec


    « Cette enquête démontre hors de tout doute qu’au-delà des habitudes de vie, le logement est devenu un enjeu de premier plan à Montréal et un élément structurant dans la santé des gens »-, Isabelle Paré , Le Devoir

    Nos gouvernements néolibéraux qui se prennent pour de grands économistes en grattant les fonds de tiroirs pour trouver quelques millions ça et là, sont les pires cancres dans le domaine.

    En effet, puisque la pauvreté coûte 18 milliards en frais de santé au Québec (1) et qu'on économiserait plus de 8 milliards par année en l'éliminant, plutôt qu'à la laisser délibérément en place comme ils le font depuis toujours. Ne serait-ce pas là, la plus noble manière de parer au déficit en participant au financement de nos services publics?

    À croire que ceux qui nous dirigent sont des imbéciles, des inconscients ou carrément des sadiques, quand on connait tous les ravages sur la santé autant mentale que physique, que cette violence économique délibérée de l'État fait endurer aux plus pauvres et aux plus démunis.es d'entre nous? .

    Vivement le revenu minimum garanti de Québec Solidaire.

    Il n'y aucune excuse pour que des des millions de nos concitoyens.nes soient aussi pauvres dans un pays aussi riche que le Québec.

    Christian Montmarquette

    Référence :

    (1) « Coûts de la pauvreté au Québec » ;

    http://www.cepe.gouv.qc.ca/publications/pdf/cepe_c

    .

    • Christian Montmarquette - Abonné 13 septembre 2015 08 h 02

      J'avais oublié de préciser que la pauvreté coûte 18 milliards «par année» en frais de santé au Québec. Merci.