Les dysfonctions sexuelles féminines, fabrication ou réalité médicale?

« La fabrication d’une maladie par l’industrie pharmaceutique n’est pas un phénomène nouveau, mais celle des dysfonctions sexuelles féminines en est l’exemple le plus récent et le plus évident », écrivait, dès 2003, le journaliste australien Ray Moynihan dans le British Medical Journal. Quelques années plus tôt, en 1998, le laboratoire Pfizer avait commercialisé le premier médicament destiné à traiter l’impuissance masculine, le Viagra, un succès mondial. « Pour bâtir des marchés comparables pour les femmes, les firmes ont d’abord eu besoin d’un diagnostic médical bien défini », explique Ray Moynihan.

Entre 1997 et 2003, huit colloques médicaux, largement commandités par des industriels, sont consacrés aux dysfonctions sexuelles féminines. Une première étude épidémiologique publiée en 1999 dans le Journal of the American Medical Association évalue à 43 % la proportion de femmes américaines âgées de 18 à 59 ans avec une dysfonction sexuelle (contre 31 % chez les hommes). Critiquée en raison de sa faiblesse méthodologique et des liens de deux des auteurs avec Pfizer, l’étude n’en lance pas moins la machine en faisant des troubles du désir féminin un réel problème de santé publique.

Les troubles de la sexualité féminine se sont construits progressivement dans le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), constate Steeves Demazeux, philosophe des sciences à l’Université Bordeaux-Montaigne, auteur de Qu’est-ce que le DSM ? (Ithaque, 2013). « Les troubles de la sexualité font leur apparition dans le DSM-III, en 1980, ce qui correspond à l’émergence de l’intérêt sociétal pour ces questions. [Ils] sont alors classés en trois catégories : inhibition du désir, de l’excitation ou de l’orgasme, les deux premières ne distinguant d’ailleurs pas l’homme et la femme. »

Dès lors, les diagnostics n’ont cessé d’évoluer, sans forcément devenir plus clairs. « Dans le DSM-IV (1994), le terme d’“inhibition” est abandonné au profit de l’hypoactivité. Mais la notion même de désir sexuel hypoactif est ambiguë : par rapport à quelle norme un désir est-il hypoactif ? » Ce diagnostic est d’ailleurs éliminé du DSM-5 (2013), qui ne recense plus que deux dysfonctions sexuelles féminines : les troubles de l’orgasme, et le « trouble de l’intérêt pour l’activité sexuelle ou de l’excitation sexuelle chez la femme ».

Une formulation fourre-tout qui reflète, selon M. Demazeux, l’ambivalence des experts du DSM à l’égard des troubles sexuels féminins. Une ambivalence qui n’a pas desservi le fabricant de la flibansérine (Addyi) pour réussir une prouesse : reconvertir son antidépresseur en stimulant de la libido.

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