Les adjoints au médecin convoitent le Québec

Martin Bédard est président de la section québécoise de l’ACAM.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Martin Bédard est président de la section québécoise de l’ACAM.

Encore inconnus au Québec, les adjoints au médecin veulent profiter de la pression que le gouvernement exerce sur les médecins pour intégrer le réseau de la santé. Ils estiment être en mesure d’améliorer l’accès aux soins pour la population, mais ils se heurtent à une certaine résistance du milieu.

Les adjoints au médecin se décrivent comme des résidents qui travaillent sous la supervision d’un médecin sans jamais voler de leurs propres ailes. Ils ont une formation de médecine abrégée et travaillent sous les ordres d’un médecin, tant dans les salles d’urgence que dans les cabinets de médecine familiale.

Aux États-Unis, ils sont plus de 95 000. Au Canada, ils sont quelques centaines dans le réseau public, travaillant principalement en Ontario, mais également au Manitoba, en Alberta et au Nouveau-Brunswick.

Au Québec, le Collège des médecins autorise les adjoints au médecin à pratiquer uniquement sur des bases militaires, une pratique traditionnelle depuis 50 ans gérée par le fédéral. Mais l’Association canadienne des adjoints au médecin (ACAM) prépare une offensive pour faire sa place dans le réseau public.

« On commence à regarder comment on va approcher le gouvernement avec ça, affirme Martin Bédard, président de la section québécoise de l’ACAM. On a parlé au Collège des médecins, aux fédérations de médecins. On sent une certaine ouverture […] La prochaine étape, c’est de voir comment faire pour se faire reconnaître en tant que profession. »

Corporatisme

 

C’est là que les choses se corsent. Dans un mémoire de maîtrise sur les facteurs influençant l’implantation des adjoints au médecin au Québec, présenté en 2012, Daniel Ayotte soutenait que « le corporatisme, principalement de la part des infirmières », était perçu comme l’un des « obstacles importants » pour l’introduction de cette nouvelle profession au Québec.

« Alors que les participants [à l’étude exploratoire menée auprès de médecins québécois ayant travaillé avec des adjoints au médecin] comprennent que plusieurs champs de compétences de l’adjoint au médecin chevauchent ceux de l’infirmière praticienne, bien qu’ayant tous deux des fonctions différentes, celles-ci pourraient s’opposer par crainte de perdre des acquis dans ce domaine ou tout simplement d’être remplacées par un adjoint au médecin », écrit Daniel Ayotte.

Conscient des frictions que cela pourrait engendrer, Martin Bédard tente de se faire rassurant. « Notre but, ce n’est pas d’entrer en compétition avec les infirmières praticiennes, ce sont des professionnelles qui ont vraiment leur place dans le système de santé. On aimerait travailler avec elles, on se complète tellement bien. »

Ordre des infirmières

 

À l’Ordre des infirmières du Québec, on rejette les accusations de corporatisme. « Je ne considère pas l’ordre comme étant corporatiste, on travaille beaucoup avec les autres ordres professionnels à développer une collaboration », se défend la directrice au développement et soutien professionnel, Suzanne Durand.

Mais l’Ordre des infirmières n’a pas l’intention de faciliter l’arrivée de ce nouveau groupe, mettant plutôt en doute sa pertinence dans le réseau québécois. « Est-ce qu’on a besoin d’une autre catégorie de professionnels de la santé ? Quand on regarde le réseau, on se rend compte que de plus en plus de professionnels font plus de tâches qu’avant. Est-ce qu’il reste de la place ? »

Elle ne voit pas la complémentarité vantée par Martin Bédard. Elle ne voit pas non plus de compétition, affirmant que les infirmières sont rendues à une autre étape. « Eux, ils sont plus dans un système de subordination. Ils travaillent sous les ordres du médecin. Ils ne peuvent rien faire si le médecin ne leur dit pas quoi faire. Nous, on a préféré développer la profession pour être plus autonomes, tout en travaillant en collaboration. »

Un « recul »

Ses propos rejoignent ceux du Dr Jean-Bernard Trudeau, secrétaire adjoint du Collège des médecins, qui rappelle que, depuis 2003, le système québécois s’est développé en favorisant l’autonomie et l’imputabilité des professionnels de la santé, ce qui est complètement opposé au rôle de l’adjoint au médecin.

« L’adjoint au médecin est toujours au service du médecin dans le cadre de la délégation d’actes. Ça viendrait causer un certain choc. […] Ça ne va pas dans la dynamique conçue par la profession. » Selon lui, ce serait perçu comme « un recul en matière d’autonomie et d’ouverture ».

Le Collège des médecins répète qu’il y a déjà « beaucoup de joueurs » dans le domaine de la santé, plus qu’ailleurs au Canada. « C’est sûr que lorsqu’on va être consulté, éventuellement, on va regarder cet aspect-là, comment [les compétences] vont se chevaucher. On ne veut pas dupliquer les professionnels de la santé, on veut pousser au maximum ceux qui sont déjà autorisés. »

Les adjoints peuvent toutefois compter sur le soutien de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ), qui y voit une façon d’améliorer l’accès en délégant davantage de tâches. « Il y a des médecins qui manifestent l’intérêt de travailler avec des adjoints », précise le président de la FMOQ, le Dr Louis Godin. Certains lui auraient même fait part de leur intérêt plus grand à travailler avec un adjoint qu’avec une infirmière praticienne.

« C’est sûr qu’on est prêts à embarquer dans ce débat et à les appuyer. Pour moi, ça vaut la peine si je suis capable de travailler avec eux. » Mais, il y a un « mais ». Et c’est une question d’argent. Qui va assumer leur salaire ? Est-ce que le médecin pourra recevoir une compensation pour les actes que son adjoint pose pendant que lui s’occupe des cas plus lourds ? Ce sont des questions qui se retrouveront sous peu à la table de négociation…

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