Vivre mille ans, une utopie?

Vaincre le vieillissement ne signifierait pas traquer un mécanisme essentiel: cela reviendrait plutôt à affronter une série de chicanes.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Vaincre le vieillissement ne signifierait pas traquer un mécanisme essentiel: cela reviendrait plutôt à affronter une série de chicanes.
Comment abolir le vieillissement ? En affrontant l’âge comme un simple problème d’entretien cellulaire… C’est la tâche à laquelle s’attelle le biogérontologue britannique Aubrey de Grey, entre Cambridge et Mountain View, en Californie. Ce texte est la suite d’une série d’articles sur la quête de l’immortalité. Entre science et philosophie, un survol de ces chercheurs qui tentent de percer les mystères de l’âge.​
 

L’étendue verte de Coldham’s Common, qu’on atteint en une demi-heure de marche urbaine à partir du coeur médiéval du vieux Cambridge, est dévolue aujourd’hui aux vaches qui broutent en liberté, aux hautes herbes et aux fleurs sauvages. Seule la chapelle des Lépreux de Sainte Marie-Madeleine, posée depuis neuf siècles à l’extrémité du pâturage, rappelle qu’on parquait ici, autrefois, les corps ravagés par les maladies infectieuses. Lèpre d’abord, puis peste noire. C’est ainsi qu’après trépas, les victimes de la peste bubonique qui emporta près de la moitié de la ville en 1665 furent enfouies anonymement, à la hâte, dans les entrailles de cette terre publique. Pendant 350 ans, l’horreur a incubé, avant de livrer un produit inattendu dans l’esprit d’Aubrey de Grey : les résidus de ces fosses communes sont devenus des graines d’immortalité.

Aubrey de Grey reçoit au Boathouse, un pub donnant sur les berges idylliques de la rivière Cam. L’expression qu’il emploie pour désigner l’horizon de ses travaux est « sénescence négligeable » : il ne s’agit pas d’éliminer la mort, mais de ramener à zéro les effets du vieillissement. À Cambridge, ville vénérable où il a été successivement spécialiste en intelligence artificielle, bio-informaticien et docteur en biologie, les cadavres des pestiférés engloutis par Coldham’s Common ont inspiré au chercheur une idée singulière : utiliser les bactéries du sol pour vivre mille ans — et plus, si affinités.

« C’est un bon exemple de mon approche, qui réunit des connaissances mises au point dans différents champs, souvent en dehors de la médecine du vieillissement. Ce cas particulier renvoie à un domaine qui ne relève même pas de la médecine, mais de ce qu’on appelle “bioremédiation” » — en clair, la décontamination de sites pollués grâce à l’action de micro-organismes qui, en s’adaptant, parviennent à biodégrader à peu près tout.

 

Le grand nettoyage du corps

Raisonnement express : nos cellules recyclent ou éliminent leurs déchets à l’aide de structures internes appelées « lysosomes ». Il y a toutefois des résidus tenaces, qui échappent à cette destruction et s’agrègent en une bouillie qu’on englobe sous le nom « lipofuscine ». Cette dernière est associée à des maladies dégénératives telles que l’Alzheimer, le Parkinson et la dégénérescence maculaire. La lipofuscine est fluorescente. D’où la question légitime posée par Aubrey de Grey dans son livre Ending Aging : « Pourquoi les cimetières ne luisent-ils pas dans le noir ? » En effet, cet amalgame de détritus qui résistent à la dégradation devrait s’y accumuler en grandes quantités… Si les tombes ne luisent pas, réfléchit notre biogérontologue, c’est parce que les bactéries du sol ont réussi à dévorer cette crasse toxique dans les corps des défunts. Si seulement ces micro-organismes pouvaient faire le même boulot de notre vivant…

« Deux manières de combattre le vieillissement ont été envisagées par le passé. La première consiste à le traiter comme une maladie qu’on pourrait soigner. Ce serait une folie […], car le vieillissement n’est qu’un effet secondaire du fonctionnement normal du corps. Il est donc exclu d’éliminer les bases mêmes du vieillissement : il faut réfléchir autrement. » Deuxième approche ? « Elle vise à manipuler le fonctionnement du corps en l’ajustant, un peu comme on réglerait un moteur pour qu’il réduise l’usure qu’il s’inflige par son activité.Le problème, c’est qu’on peut faire cela avec un objet mécanique, [dont on comprend le] fonctionnement, mais pas avec un corps humain, qui est infiniment plus compliqué. »

Troisième approche : aborder le vieillissement de manière humble, comme un problème d’entretien au niveau cellulaire. Se contenter d’éliminer son encrassement et de réparer les dégâts un par un, à l’aide d’une batterie de techniques hétéroclites. « Nous avons réussi à identifier les bactéries qui décomposent le cholestérol oxydé (un déchet toxique responsable des maladies cardio-vasculaires) et les gènes qui leur permettent d’effectuer ce travail. Nous avons ensuite modifié ces gènes pour les transférer à des cellules humaines. Il faut encore rendre le processus plus fiable et efficace, mais ça fonctionne… »

« On sait depuis une soixantaine d’années qu’il n’existe pas un programme génétique pour le vieillissement », assure Aubrey de Grey. Notre dépérissement ne résulterait pas de l’avancement inexorable d’une horloge biologique, mais des effets cumulés d’une myriade d’atteintes mineures. Vaincre le vieillissement ne signifierait donc pas traquer un mécanisme essentiel : cela reviendrait plutôt à affronter une série de chicanes. Mais ce défi médical se déroule au bord d’un gouffre philosophique. Voudriez-vous vivre mille ans, voire pour toujours ? Problème majeur pour Aubrey de Grey : une grande majorité des gens répondent « non, merci »« Il y a une raison à cela. Le vieillissement tue, il produit d’atroces souffrances et, jusqu’ici, on ne pouvait rien y faire. Les gens ont donc évacué ce problème horrible de leur tête, et ils sont bien décidés à le garder hors de leur esprit. »

 

Vivre vieux, et mieux

Premier haut fait dans la guerre du scientifique contre le vieillissement : décrocher un doctorat en biologie, en autodidacte. L’Université de Cambridge le lui décerne en 2000 pour une thèse publiée sous le titre The Mitochondrial Free Radical Theory of Aging. « Tout ce que j’ai eu à faire, c’était passer deux ans dans une bibliothèque, aller à un tas de conférences, ramasser une quantité d’informations », minimise-t-il. La même année, de Grey crée la Methuselah Foundation, destinée à encourager des recherches pour « l’extension de la vie humaine en bonne santé ». Dans le sillage de ces premiers travaux, de Grey lance le plan SENS, Strategies for Engineered Negligible Senescence, visant la « sénescence négligeable » à travers une « guerre contre le vieillissement » menée sur sept fronts biomédicaux.

La SENS Research Foundation 2, créée en 2009 à Mountain View, Californie, coordonne cet effort. Le huitième front, c’est celui de la communication : « J’essaie toujours d’expliquer que tout ceci n’est en fait que de la médecine. Le but, c’est d’empêcher les gens de tomber malades. Tous les bienfaits qu’on en tirera en termes de longévité ne seront, dans un sens, que des effets secondaires. » Souhaiterions-nous que les seniors meurent quand même, en bonne santé ? Il n’y a pas de rupture logique entre la médecine du vieillissement et celle de l’immortalité…

Combien cela coûterait-il d’assurer la « sénescence négligeable » pour tous ? « Beaucoup moins que les actuels budgets de santé. La grande majorité du budget médical mondial est liée aux maladies et infirmités du grand âge. On réaliserait des gains indirects. Les gens […] continueraient à créer des richesses, plutôt que de seulement en consommer. Les enfants des personnes âgées seraient […] plus productifs, parce qu’ils ne passeraient pas autant de temps à s’occuper de leurs parents malades. Bien sûr, on dépenserait de l’argent pour empêcher le vieillissement, mais ce coût s’autofinancerait par les économies et les gains réalisés grâce aux thérapies. »

Vise-t-on une immortalité de masse ou pour une minorité d’élus ? « Absolument pas ! Les facteurs économiques jouent en faveur d’un accès universel à ces soins. Il serait économiquement suicidaire, pour n’importe quel pays, de ne pas mettre ces thérapies à disposition de tout le monde : il coûterait plus cher de maintenir les gens en vie dans un état de maladie, comme on le fait aujourd’hui. » Mille ans de jeunesse pour tous, même si on n’est plus tout jeune, assure Aubrey de Grey. Mille pour commencer. Après, on verra.

7 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 27 juillet 2015 01 h 52

    Qui a envie d'accomplir les mêmes gestes pour l'éternité

    Peut etre que la mort est la seule constante et la plus essentielle, en fait en dehors de la mort existe-t-il dans le monde et la vie quelque chose de constant et de stable, n'est-ce pas le propre du temps de laisser sa trace, n'est ce pas normal qu'il y ait usure, que meme la mécanique de reproduction de nos cellules en soit affectée, quelques années de plus peut etre bien, mais l'éternité qui en voudrait, combien de gens trouvent déja leur vie trop longue, ne dit on pas que la mort est la plus grande des justices.

  • Pierre Lefebvre - Inscrit 27 juillet 2015 04 h 55

    2050

    J'ai vu un reportage qui disait que la population augmenterait d'encore 2 milliard de personnes d'ici 2050. Tout ce qu'on a besoin est de personnes qui ne meurent plus.

    Être «productif» pendant 900 ans ? J'ai travaillé pendant 45 ans et j'en ai eu mon truck !

    «il coûterait plus cher de maintenir les gens en vie dans un état de maladie, comme on le fait aujourd’hui.» Elle est peut-être là «l'erreur», les faire survivre dans un état de maladie. La maladie et la mort ça fait partie de la vie. La vie sans risques et sans finalité n'a plus de sens.

    PL

  • Yvon Bureau - Abonné 27 juillet 2015 09 h 39

    Vivre mieux, et mourir mieux

    Intéressant, mais vaut peut-être mieux vivre seulement 100 ans, avec toutes ses santés possibles.

    Je serais curieux de lire ci bas les réactions des biologistes, des darwinistes. Je crois qu'il y a un temps pour apparaître, un autre pour paraître et enfin un temps pour disparaître.

    Vivre mieux, et mourir mieux.
    Souvent le le mourir mieux passe par les 4 M : Mourir moins, mourir mieux.

    Nic, j'ai beaucoup aimé votre article.

  • Sylvain Dionne - Inscrit 27 juillet 2015 10 h 21

    Jouer à l'autruche

    Bien voyons: "Les facteurs économiques jouent en faveur d'un accès universel à ces soins". Sur quelle planète ce chercheur vit-il? On n'a qu'à regarder les statistiques sur l'accès aux soins, à la nourriture, à l'eau et j'en passe, pour voir qu'il a la tête profondément enfouie dans le sable! Il aurait peut-être dû investir 2 ans à lire les actualités plutôt que de s'enterrer dans les bibliothèques. À part un intérêt mercantile, je trouve ses arguments plutôt faibles.

    Imaginez les dictateurs et le "1%" vivre mille ans...

  • Eric Lessard - Abonné 27 juillet 2015 10 h 58

    Article très intéressant

    Je crois qu'il existe déjà des produits naturels qui aident à nettoyer l'organisme et à vivre un peu plus longtemps en meilleure santé.

    Personnellement, j'ai pu améliorer ma qualité de vie en changeant mes habitudes alimentaires et en prenant des produits naturels. L'un de mes produits préférés est la serrapeptase qui combat l'inflammation.

    Je crois qui si les gens pouvaient vivre plus longtemps tout en demeurant en santé, il y aurait beaucoup de gens qui choisiraient cette option.

    • Gilles Théberge - Abonné 27 juillet 2015 12 h 06

      Il y a peu de références en français sur ce produit monsieur Lessard. Cela dit c'est peut-être une bonne nouvelle.

      Mais pour ce qui en est de l'immortalité même si des pas de géant étaient franchis, il n'en reste pas moins que le temps n'a ni commencement ni fin. Et les bouleversement sont permanents dans l'univers connu.

      Allonger significativement la durée de la vie humaine est une bonne idée, dépendemment de l'état général du patient.

      Ma mère a maintenant 97 ans. Mais sa vie n'est pas drôle. Dans l'éventualité où il serait possible de garder plus d'autonomie, il n'en demeure pas moins qu'une longévité accrue en bonne condition ne saurait dans tous les cas n'être que temporaire.

      Je vais explorer davantage ce qui en est au sujet de cette substance la serrapeptase. Et je vous remercie de l'avoir porté à notre attention. À la mienne en tout cas.