Une revue respectée tient un débat critiqué

À coups de granules, l’homéopathie s’infiltre dans nos vies. Discrètement, elle cherche la respectabilité. Dans les médias, à l’Université de Toronto et même dans les pages du British Medical Journal (BMJ). Dans son dernier « tête-à-tête », l’illustre journal propose à deux chercheurs de débattre sur le thème : « Les docteurs devraient-ils recommander l’homéopathie ? » À quoi sert un tel débat ?

David Gorski essaie d’y répondre dans son billet de blogue « A homeopathic “ debate ” in BMJ ? » du 15 juillet. « Il n’y a aucune raison pour un journal scientifique aussi réputé que le BMJ de publier un tel débat sur l’homéopathie, pas plus qu’il n’y aurait de raison de comparer sur une même base créationnisme et évolution », affirme-t-il.

En adoptant le format du débat, le BMJ donne ainsi l’idée que le pour et le contre se valent, qu’il n’existe encore aucun consensus scientifique sur le sujet. La question est pourtant tranchée depuis des années : l’homéopathie n’est efficace pour aucune pathologie, comme le rappellent justement les billets de blogue d’Isabelle Burgun et de Jean-François Cliche.

Un débat déséquilibré

Alors que le journal devrait plutôt se faire le gardien de la vérité, il lance dans l’arène du débat deux chercheurs-gladiateurs qui ont croisé le fer à plusieurs reprises au Royaume-Uni.

Dans le camp pro-homéopathie : Peter Fisher, directeur de recherche au Royal London Hospital for Integrated Medicine, connu par le passé comme le Royal London Homeopathic Hospital, et homéopathe de la reine Elizabeth II.

Du côté des pourfendeurs de la médecine douce : Edzard Ernst, professeur émérite de l’Université d’Exeter, réputé pour sa lutte infatigable contre les traitements miraculeux et pour ses critiques vives à l’encontre du « très pro-homéopathie » prince Charles (voir son livre A Scientist in Wonderland).

En dépit de l’anecdote royale, Ernst rapporte un fait troublant dans son billet de blogue «Debating with the Queens homeopath» : les articles écrits par les deux hommes n’auraient pas été traités équitablement lors de leur revue par les pairs.

Celui d’Ernst aurait été « descendu en flèche » par un certain Andrew Vickers, auteur de plusieurs articles sur l’homéopathie et ancien employé du Royal London Homeopathic Hospital. Le papier de Fischer, lui, aurait bénéficié de largesse des examinateurs qui n’ont pas cru bon de corriger des informations inexactes et les auraient ainsi laissées s’étaler dans les pages du BMJ.

Aujourd’hui, le débat continue hors des colonnes du BMJ.

Balade à Toronto: formation douteuse

Pendant deux ans, les étudiants ont pu avoir accès au cours intitulé Alternative Health : Practice and Theory (Département d’anthropologie). Dans ce cours, dispensé par Beth Landau-Halpern, partisane de l’homéopathie et accessoirement femme du doyen du campus de Scarborough, on suggère entre autres des lectures antivaccination, dont le fameux article d’Andrew Wakefield.

À la suite de plaintes de professeurs de l’Université, le cours a fait l’objet d’une enquête. Le rapport écrit par le Dr Vivek Goel, vice-président à la recherche et l’innovation de l’Université et ancien dirigeant de l’agence de santé publique de la province, juge qu’il n’est pas biaisé, mais qu’il est perfectible. Selon lui, « on attend des étudiants [de dernière année du bac] d’aborder les controverses scientifiques avec un esprit critique ». De là à glisser de la documentation antivaccination dans un cours universitaire, il y a un fossé.

En attendant, le cours est suspendu, et Beth Landau-Halpern remerciée. Pour dénoncer les dérives au sujet de la vaccination, les étudiants en médecine ont même invité le président de l’Université de Toronto à lancer une autre enquête. Indépendante, évidemment.

2 commentaires
  • Roxane Bertrand - Abonnée 22 juillet 2015 08 h 13

    Science, critique et effet humain

    En théorie, l'homéopathie se sert de "l'effet rebond" que les subtances chimiques ont sur notre organisme. En pratique, un placebo qui fonctionne se devrait d'être essayé en premier. Après tout, notre "foi", parfois aveugle, envers les médicaments est forte et scientifiquement, cela a de l'effet sur la guérison.

    La science ne devrait pas avoir peur de la controverse sur les vaccins. Elle n'est que la manifestation des craintes et signifie que la recherche et le perfectionnement de cette technologie biomédicale n'est pas terminé. Tant mieux si de jeunes scientifiques, dont certains futurs chercheurs, ont pu observer les doutes chez un de leur professeurs. L'existence de la controverse est un excellent moteur de recherche.

    La science ne se doit pas d'accepter le dogmatisme, mais rester vivante grâce au doute. Et si...

  • Brunhilde Pradier - Inscrite 22 juillet 2015 14 h 20

    Un journal respecté entretient une pensée étroite

    Il y a plus de vingt ans, l’OMS recommandait aux nations de faire en sorte que leurs législations s’ouvrent aux pratiques de médecines traditionnelles de manière à faire en sorte que l’humanité puisse avoir accès à des soins, sans se saigner à blanc. Force est de constater que depuis les premières écoles de médecines européennes du moyen âge, nous sommes englués dans une bataille rangée d’exclusivité des savoirs et des pratiques qui nous prive du meilleur de chaque approche thérapeutique. D’autres façons de concevoir notre rapport à la maladie existent, tout comme d’autres façons de concevoir notre corps et son rapport à la santé ou au vieillissement. À l’heure où notre capacité collective de nous offrir des soins est mise à rudes épreuves, la question qui reste en suspens est surtout pourquoi encourage-t-on l’opposition entre différents systèmes thérapeutiques plutôt que d’encourager leurs complémentarités ? Si les médecines dites alternatives n’ont pas réponse à toutes les affections, il est tout aussi illusoire de croire que la médecine occidentale moderne y arrive. Les cabinets des praticiens de médecine alternative sont pleins de ces citoyens pour qui cette approche moderne n’a pas de diagnostic et encore moins de solutions, ou que des solutions longues, couteuses et aux résultats plus qu’aléatoires. Cette bataille nous prive de ressources efficaces et nous laisse pantois devant un enjeu aussi bête : j’aime mieux mes lacunes que les tiennes... Alors que certaines thérapies réussissent ou d’autres échouent, l’approche exclusive de l’une ou de l’autre nous prive des meilleures réussites de chacune. Avec cette attitude nous nous garantissons autant les échecs que les dérives thérapeutiques, dans chacun des camps.