Les médecins migrent vers le privé

Depuis six mois, c’est l’hécatombe : sept spécialistes et 44 omnipraticiens ont quitté le régime public pour le secteur privé.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Depuis six mois, c’est l’hécatombe : sept spécialistes et 44 omnipraticiens ont quitté le régime public pour le secteur privé.

Le nombre de médecins qui quittent le régime public pour aller au secteur privé a atteint de nouveaux sommets cette année. En six mois à peine, ce sont 51 médecins qui ont décidé de se désaffilier de la Régie d’assurance-maladie du Québec (RAMQ). C’est le double de la moyenne annuelle des 10 dernières années, a pu constater Le Devoir. Et on n’est qu’en juillet.

C’est la première fois que le nombre des médecins qui se désaffilient dépasse le cap de la cinquantaine, peut-on observer dans la dernière mise à jour de la liste des médecins non participants rendue publique par la RAMQ.

Le record précédent avait été établi en 2012 avec 33 départs vers le secteur privé pour l’année au complet. Selon une recension sommaire effectuée par Le Devoir à partir des chiffres de la RAMQ des 10 dernières années, on peut établir la moyenne annuelle à 24 départs par année.

Mais, depuis six mois, c’est l’hécatombe : sept spécialistes et 44 omnipraticiens ont quitté le régime public. Les médecins travaillant uniquement au secteur privé dans l’ensemble du Québec sont désormais au nombre de 338. C’est du jamais vu.

« C’est très épeurant, ce qui se passe, et on espère que le gouvernement va réagir, soutient la Dre Isabelle Leblanc, présidente de Médecins québécois pour le régime public (MQRP), lors d’une entrevue accordée au Devoir. C’est son rôle et c’est une nécessité que le gouvernement discute avec les médecins pour arrêter ce mini-exode. […] Le gouvernement peut même, s’il le veut, empêcher les médecins d’aller au privé. C’est quelque chose qui devrait être considéré si ça continue comme ça. »


L’effet PL20

Si le nombre des médecins ayant délaissé le secteur public depuis le 1er janvier devient « de plus en plus significatif », il n’est toutefois pas surprenant, constate pour sa part le Dr Louis Godin, président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ).

« Il faut comprendre que c’est la période qui a suivi le dépôt du projet de loi 20 et on sait que ç’a créé énormément d’insatisfaction chez les médecins, autant par le ton que par l’approche. Nous l’avions dit à ce moment-là que, si le ministre allait de l’avant avec son projet de loi 20, il y aurait un départ des médecins vers le privé. Alors, c’est la preuve que ce que nous disions, ce n’était pas farfelu. Et là, nous avons 50 médecins qui s’en vont dans le privé et les gens vont devoir payer de leur poche pour aller voir ces médecins-là. »

Selon le Dr Godin, c’est la preuve qu’on ne peut traiter les médecins comme l’a fait le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, en voulant leur imposer des pénalités pour les forcer à prendre en charge plus de patients.

Après des semaines de négociations, la FMOQ était toutefois parvenue à une entente avec le ministre Barrette, qui avait accepté de surseoir à l’application du projet de loi 20 si les médecins de famille livraient la marchandise d’ici décembre 2017. Cette entente, qualifiée d’historique, devait marquer la fin des hostilités.

Malgré l’entente

Mais la signature de l’accord, le 25 mai dernier, ne semble pas avoir mis un frein à l’exode des médecins vers le secteur privé. En effet, on compte, depuis cette date, 14 nouveaux médecins non participants au régime public.

Pour le Dr Godin, c’est une simple question de délais. « Il faut comprendre que ces médecins-là ont déjà pris des arrangements depuis plusieurs mois pour s’en aller vers le privé. Ce n’est pas une décision qui se prend du jour au lendemain, il faut qu’ils organisent leur pratique ailleurs, qu’ils avisent leur clientèle, il y a toujours des délais à l’intérieur de cela. Je ne serais pas surpris qu’on ait ces effets-là jusqu’à l’automne. Et probablement qu’on va finir l’année avec 60 ou 65 médecins qui vont avoir quitté le régime public. »

Pour la Dre Isabelle Leblanc, de Médecins québécois pour le régime public, c’est plutôt la preuve que l’entente n’est pas satisfaisante pour les médecins. « Ce n’est pas si surprenant qu’il y ait encore des départs vers le privé, parce que l’entente, ce n’est pas une solution, c’est une remise à plus tard. »

Tendance lourde

 

Pour Damien Contandriopoulos, de l’Institut de recherche en santé publique de l’Université de Montréal, il y a sans doute un « effet PL20 », mais la tendance était déjà bien établie depuis quelques années.

« À partir du jugement Chaoulli [rendu par la Cour suprême en 2005], il y a eu un signal donné qu’il allait y avoir une place pour une pratique privée non participante dans le futur du système de santé québécois. À ce moment-là, on a vu le déploiement de ces grosses cliniques de médecine familiale privées. Et, en même temps, le nombre de médecins omnipraticiens qui pratiquent à titre de non-participants [au régime public] s’est mis à croître beaucoup plus vite que tout ce qu’on avait vu dans le passé. Il est plausible de penser que la saga du projet de loi 20 donne lieu au même genre de phénomène, où les médecins ont perçu le projet de loi 20 comme un signal que l’avenir se situait peut-être plus dans le privé. »

Pour le chercheur, on entre dans une logique de « cercle autorenforçant » : plus il y aura de médecins qui passent au secteur privé, moins les services seront efficaces dans le secteur public et plus la demande va augmenter au secteur privé, drainant toujours plus de médecins hors du régime public.

Engagements

Plus positif, le président de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) garde l’espoir que l’entente qu’il est parvenu à arracher au ministre Barrette freinera l’exode dans les prochains mois.

« J’espère que le fait qu’on en est venu à une entente va faire en sorte que ça va diminuer et qu’on va arrêter ce mouvement vers le privé. […] Je l’espère, mais [ça va se faire] à la condition que les engagements du ministre soient respectés. Nous avons pris des engagements et j’ai hâte de voir si le ministre va suivre les siens. S’il les suit, ça va vouloir dire de meilleures conditions pour les médecins de famille, donc probablement moins d’intérêt pour aller vers le privé. »

28 commentaires
  • Sylvain Rivest - Inscrit 21 juillet 2015 04 h 40

    Le plan de privatisation du Québec des néo libéraux

    Le plan couillard & Barette fonctionne bien comme on peut voir.
    Détruire notre modèle social et économique dans le but d'enrichire une minorité
    voilà les vrais affaires du docteur couillard.

    • François Masseau - Abonné 21 juillet 2015 11 h 57

      Tout à fait d'accord. C'est le but recherché et ça va se faire lentement mais sûrement. Depuis le jugement Chaoulli, la porte est ouverte pour une privatisation rampante du système de santé. Rappelons-nous que c'est le gouvernement libéral de Charest qui a refusé d'invoquer la clause nonobstant pour empêcher ce démantèlement du système. Je dirais même que ça faisait bien leur affaire. Les vraies affaires passent, pour ce gouvernement, par le privé. J'espère que personne n'est surpris de cette situation. Avancer en arrière, voilà l'avenir !

    • Jacques Patenaude - Abonné 21 juillet 2015 13 h 32

      J,ai lu quelque part qu'au-delà d'un certain seuil de désengagement des médecins, la loi permet à la RAMQ de rembourser les médecins déengagés pour permettre de maintenir le service dans le réseau public. Si celà est vrai on peut penser que le mode de fonctionnement idéal envisagé par les ministres-médecins sera le suivant: Un médecin se fera une clientèle privée avec des moyens financier auquel il offrira des services "VIP" et complétera sa clientèle avec la "populace" pauvre, un "side line" intéressant où on peut offrir un service à rabais avec liste d'attente, rendez-vous minute et compagnie.

  • Daniel Le Blanc - Inscrit 21 juillet 2015 05 h 38

    la fin justifie les moyens

    Le libéralisme réussi là où la social-démocratie ne peut que faire son deuil de la justice sociale. La déconstruction de l'État porte aux nues les cliniques privées, les écoles privées, les autoroutes privées, les CHSLD privés, les Caisses décoopérisées, les cimetières cirque-solarisés... et le peuple scotché à sa télé ou à Facebook applaudit la Voix de son maître.

  • Christian Montmarquette - Abonné 21 juillet 2015 06 h 06

    Si le départ de 44 médecins est une «hécatombe»

    Je serai bref.

    Si on qualifie le départ de 44 médecins du système public d'«l'hécatombe».

    - Comment qualifier alors, le renvoi prématuré des 1500 médecins du système de santé par le Parti québécois en 1997?

    Christian Montmarquette

    • Hélène Authier - Abonné 21 juillet 2015 20 h 16

      «Se réclamer, comme le font le premier ministre Couillard et d’autres ténors libéraux, de l’exemple du gouvernement Bouchard pour tenter de justifier la brutalité de leur gouvernement dans l’entreprise d’affaiblissement de l’État québécois relève d’une malhonnêteté intellectuelle qu’il faut dénoncer haut et fort.» Voir article du Devoir http://www.ledevoir.com/politique/quebec/441198/19

    • Jacques Gagnon - Abonné 21 juillet 2015 20 h 16

      Je serai bref, sous QS, le Québec serait en faillite et nous n'avons nul besoin de Radio-Canada pour nous dire cela. La preuve, personne ne fait confiance à QS qui ajouterait des ressources sans réfléchir.

    • Jacques Gagnon - Abonné 21 juillet 2015 20 h 32

      J'oubliais, c'est ce qui arrive quand on veut être bref. En 1997, ils étaient contents de partir tandis qu'aujoud'hui ils quittent fâchés. Cela fait toute la différence car on peut redouter une tendance et c'est cela qui permet de parler d'une hécatombe anticipée. Le monsieur, il est un chercheur et il parle de tendance lourde. Meilleure chance la prochaine, après une réflexion moins brève.

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 juillet 2015 08 h 36


      «Je serai bref, sous QS, le Québec serait en faillite (...) La preuve, personne ne fait confiance à QS » - Jacques Gagnon

      À remarquer le vide abyssal d'arguments pour soutenir ces deux affirmations totalement gratuites.

      Il ne suffit pas de dire qu'avec QS le Québec serait en faillite pour que ce soit vrai. Encore faut-il être en mesure de le démontrer. Alors que tout le programme de Québec Solidaire a été chiffré dans un budget équilibré, Contrairement à nos deux cancres économiques du PQ et du PLQ qui sont parvenus à faire crouler le Québec sous plus de 200 milliards de dettes en 20 ans de pouvoir partagé; et qui n'ont aucune leçon d'économie à donner.

      À savoir si personne ne fait confiance à QS..

      Personne? C'est vite dit. Quand on sait que Québec Solidaire dispose de 12,000 membres, 320,000 votes, trois députés et plusieurs millions de financement.

      Et à mon avis, ce sont plutôt les péquistes et les bloquistes ont perdu la confiance de leur électeurs, avec le pire score électoral de leurs histoires en 2011 et en 2014. Alors que les votes pour Québec Solidaire n'ont jamais cessé d’augmenter depuis sa fondation.


      - Cm

    • Christian Montmarquette - Abonné 22 juillet 2015 08 h 53


      «Se réclamer, comme le font le premier ministre Couillard et d’autres ténors libéraux, de l’exemple du gouvernement Bouchard (...) relève d’une malhonnêteté intellectuelle ..» - Hélène Authier

      Madame Authier,

      Durant cette même période de transfert du déficit fédéral au provinces de Paul Martin, le gouvernement Bouchard a coupé dans la gratuité des médicaments à l'aide sociale, pendant qu'il diminuait inutilement les impôts (une obsession néolibérale) de manière récurrente de la classe la plus favorisée de «4,5 milliards!» par année.

      Le Québec disposait donc d'une forte de marge de manoeuvre sans devoir s'attaquer aux services publics, et ce, malgré les coupures fédérales.

      Sans compter le refus systématique de la droite péquiste de regarder du côté de la colonne des revenus, et de taxer à leurs justes parts les banques, les multinationales, les riches et les grandes entreprises.

      On sait aussi que c'est le Parti québécois qui a ouvert la porte à la privatisation de notre système de santé public par la mise à la retraite anticipée de 1500 médecins, 4000 infirmières et 1800 infirmières auxiliaires.

      Il n'y a que le style de différent entre le PQ et le PLQ. Mais leur choix idéologique néolibéral de s'attaquer aux services publics, pendant qu'ils gavent l'entreprise privée sont exactement les mêmes.

      Christian Montmarquette

      Référence:

      «Mise à la retraite 1500 médecins et 4000 infirmières»: Pauline Marois n’a pas de regrets » - 17 novembre 2008

      http://elections.radio-canada.ca/elections/quebec2

      .

  • Richard Bérubé - Inscrit 21 juillet 2015 06 h 27

    C'est leur choix!

    Je sais l'éternel boutade???on paie pour les former! Il n'y a personne au Québec qui a étudié et a été formé dans notre système d'éducation qui est forcé d'aller travailler à quelque part contre son gré....c'est une question de libre-choix...même chose pour les patients qui désirent le système privé et qui sont prêts à payer...peut-être que les conditions du gouvernement envers les médecins ne font pas leurs affaires, il faut se rappeler que la mentalité aussi a évoluée chez les médecins, meilleur horaire de travail, moins d'heures, les conditions aussi plus de médecins féminins avec famille, moins disponible....ce n'est plus la vocation (même si à mon avis s'en est toute une), c'est un travail une manière de gagner sa vie. Comme tous les autres travailleurs, ils ont droit à de meilleurs conditions de travail....oubliez l'argent, après les dépenses de bureaux et le nombres d'heures de travail je ne sais pas si c'est aussi merveilleux que cela...

  • Daniel Vézina - Abonné 21 juillet 2015 07 h 28

    Non mais...

    "Mais la signature de l’accord, le 25 mai dernier, ne semble pas avoir mis un frein à l’exode des médecins vers le secteur privé. En effet, on compte, depuis cette date, 14 nouveaux médecins non participants au régime public."

    Quand le processus pour quitter vers un nouvel emploi est engagé, c'est normal de respecter ses engagements. Alors oui, c'est normal s'il y a eu d'autres départs après l'entente...

    Non mais...