Barrette fait la leçon aux médecins réfractaires

Gaétan Barrette n’exclut pas de prendre des moyens contraignants pour stimuler l’adhésion.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Gaétan Barrette n’exclut pas de prendre des moyens contraignants pour stimuler l’adhésion.

Exaspéré par la lenteur d’adhésion des médecins au Dossier Santé Québec (DSQ), le ministre Gaétan Barrette envisage de « prendre des décisions plus drastiques » pour contrer la « résistance au changement ». D’ici là, il n’hésite pas à intervenir lui-même en faisant la leçon à un médecin consulté par un membre de sa famille.

« Il va falloir que les médecins se réveillent à un moment donné et qu’ils se servent des outils qui sont à leur disposition », lance le ministre Barrette sur un ton exaspéré.
Au bout du fil, il raconte comment il est intervenu lui-même auprès du médecin qui traitait un membre de sa famille pour lui montrer comment faire son travail. « J’ai accompagné quelqu’un de ma famille chez le médecin, qui lui a demandé d’appeler le pharmacien pour qu’il lui faxe ses prescriptions. Alors j’ai dit au médecin : “Ben là, c’est parce que là, ici, on est dans un hôpital, et je vois ici sur votre ordinateur qu’il y a l’application DSQ. Vous n’avez pas votre clé [d’identification des médecins] ?” »

Devant la réponse négative du médecin, le ministre a sorti sa propre clé USB pour lui montrer sur sa tablette le dossier du patient qu’il accompagnait. Le dossier comprenait des données provenant de plusieurs établissements, dont les résultats d’une clinique de radiologie qui pouvaient lui être utiles. « Le médecin a regardé ça, il m’a répondu : “Ah, bien, je ne savais pas.” Mais “Je ne savais pas”, ça fait des années que c’est là ! »

En effet, le Dossier Santé Québec existe depuis 2006. Des délais d’implantation, des dépassements de coûts et de nombreux problèmes ont été soulevés à maintes reprises par le vérificateur général et les médias. Le résultat, c’est qu’aujourd’hui, à peine 35 % des médecins sont branchés au DSQ, déplore le ministre, qui a lui-même reconnu les ratés du système dans le passé.

Or, selon le ministre Barrette, le DSQ sera complété à travers tout le Québec d’ici « la fin janvier, début février ». C’est-à-dire que toutes les informations concernant les prescriptions pharmaceutiques, les résultats de laboratoires et d’imagerie médicale d’un patient seront disponibles dans la base de données centralisée.

Le ministre Barrette espère donc que l’adhésion des médecins suivra, bien que celle-ci soit volontaire et qu’elle n’ait pas été concluante depuis toutes ces années. « C’est la résistance au changement, c’est toujours ça, répond-il. Inquiétez-vous pas, la résistance au changement, ça se gère. J’ai déjà géré ça et je vais le gérer aussi. Ça demande parfois de prendre des décisions plus drastiques, disons ça comme ça. » Gaétan Barrette refuse d’en dire davantage sur la façon dont il pourrait contraindre les médecins à adhérer au programme du DSQ.

Le message est clair, constate Dr Serge Dulude, directeur de la planification et de la régionalisation de la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ) qui y voit une nouvelle menace de coercition. « Est-ce qu’il pourrait arriver avec des pénalités ? Il nous a brassés pas mal avec le projet de loi 20, est-ce qu’il oserait arriver avec quelque chose comme ça ? Peut-être. Mais qu’ils [les gens du ministère] respectent leur plan de match avec l’implantation d’un système robuste et il n’aura pas besoin de pousser dans le dos des docteurs. »

Adhésion en marche

Ce dernier constate par ailleurs une nette amélioration depuis deux ans en raison d’un programme ministériel négocié avec la FMOQ qui rembourse 70 % des frais d’implantation du dossier médical électronique (DMÉ).

Le DMÉ est un logiciel qui permet au médecin d’inscrire toutes les notes liées à l’état de son patient dans un document numérique plutôt que sur papier, ce qui facilite la transmission de l’information entre professionnels de la santé. Le DMÉ est complémentaire au DSQ. C’est aussi l’outil de prédilection pour y accéder. « Sur les 6000 médecins de famille qui font de la prise en charge dans les cabinets, on est rendu à 4300 médecins inscrits au DMÉ. C’est une excellente courbe de croissance, ce qui veut dire qu’à l’été prochain, on ne sera jamais à 100 %, mais on ne sera pas loin. »

Comme le dossier médical électronique est intimement lié au Dossier Santé Québec, le Dr Dulude estime que le niveau d’adhésion au DSQ devrait logiquement « doubler » d’ici l’an prochain, ce qui constituerait « un pas de géant » dans ce dossier qui traîne en longueur. « J’ai confiance. Le ministre Barrette a envoyé son message qu’il faut que ça se déploie et l’équipe du ministère pousse fort. »

Sur l’intervention personnelle du ministre auprès d’un médecin qui traitait un membre de sa famille, le directeur de la FMOQ n’y voit pas d’interférence nuisible. « Ça ne me heurte pas, et je serais étonné que ça ait offusqué le médecin, répond-il. Le ministre était là pour accompagner un membre de sa famille, il avait une information qu’il a partagée. Tout est dans le ton, mais je ne vois pas cela d’un mauvais œil. »

«C’est la résistance au changement, c’est toujours ça. Inquiétez-vous pas, la résistance au changement, ça se gère. J’ai déjà géré ça et je vais le gérer aussi. Ça demande parfois de prendre des décisions plus drastiques, disons ça comme ça.» 

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette

Est-ce qu’il pourrait arriver avec des pénalités? Il nous a brassés pas mal avec le projet de loi 20, est-ce qu’il oserait arriver avec quelque chose comme ça? Peut-être. Mais qu’ils [les gens du ministère] respectent leur plan de match avec l’implantation d’un sytème robuste et il n’aura pas besoin de pousser dans le dos des docteurs.

8 commentaires
  • Chantale Desjardins - Abonnée 14 juillet 2015 08 h 06

    Le "boss" a parlé

    Ce qu'on reproche au ministre Barrette, sa manière de traiter les médecins comme on le ferait à un enfant. Une manière de se valoriser et de montrer qui mène le bateau.
    Un médecin me disait qu'il n'est pas familier avec les ordinateurs et que ce nouveau système l'embête. Les dossiers informatisés sont une invention des temps modernes mais qui coûtent très cher. Quand j'ai consulté le neurologue, il lisait devant moi un rapport datant de 2003 sur la migraine. J'étais assise, le regardant lire sur son ordinateur. C'est alors que je lui ai dit que j'avais des choses à dire et qu'il serait plus à propos de m'écouter que de lire des dossiers périmés. On ne va pas en consultation pour regarder le médecin des DME ou des DSQ. Drôle médecine des temps modernes. M. Barrette devrait réfléchir sur ce nouveau système qui rend le patient insatisfait.

  • Bernard Terreault - Abonné 14 juillet 2015 08 h 10

    En retard de 50 ans au moins

    Imaginez-vous l'industrie, le commerce, fonctionner au moyen de petits bouts de papier griffonés à la main (comme les ordonnances) transportées par des personnes (les patients) d'une place (le bureau du médecin, l'hôpital) à une autre (la pharmacie, un autre médecin, un physiothérapeute)? Mon père a "perdu" à la fin des années 50 son job de voyageur de commerce où il faisait le tour des épiceries pour rapporter au grossiste les commandes et même souvent de l'argent comptant en plus de chèques des épiciers; il a été obligé de travailler désormais par téléphone et les épiciers forcés de payer par chèque par la poste! Et sûrement qu'aujourd'hui c'est informatisé et que le paiement se fait par transfert bancaire.

  • Pierre Marcotte - Abonné 14 juillet 2015 08 h 47

    Pour une rare fois, je suis d'accord

    Il faut moderniser le système d'information des patients. Nous sommes à l'ère des clé USB de 64GB, de la fibre optique, des ordinateurs-bijoux et de la télé sur commande.
    Le déchiffrage de hiéroglyphes médicaux appartient à une autre époque.

    Le Dr Barrette ne déroge pas de son style personnel, disons, bourru, mais le message est plus important que le messager.

  • Pierre Bernier - Abonné 14 juillet 2015 08 h 58

    Effectivement !

    "Il va falloir que les médecins se réveillent à un moment donné" !

    Le résultat attendu se formule pourtant simplement : rendre disponible et accessible des services de qualité aux citoyens qui y ont droit de par leur situation.

    Le coffre à outils à cette fin exige une infrastructure complète et robuste.

    Reste que l'agent dispensateur principal (le médecin) doit en maitriser l'utilisation Et cesser de jouer à la « vierge offensée » pcq il préfère griffonner en solitaire sur un bout de papier, pensant ainsi justifier statut et rémunération.

    Or ce n'est pas la structure d'un cabinet privé (à but lucratif et administré par l’esprit comptable prêt à tous les compromis pour accroitre la rémunération des investisseurs) qui peut le mieux soutenir cette démarche essentielle sur tout le territoire.

    D'où l'importance de cesser de tergiverser.

    Il est impératif de redonner vie et dynamisme aux CLSC... plutôt qu'encourager la création de PME locales, mal outillées et exploitée de façon artisanale.

    Le ministre ne peut pas faire une leçon de chose à chaque médecin… entre deux congés !

  • Marc Davignon - Abonné 14 juillet 2015 10 h 48

    La résistance!

    Il y a plusieurs raisons pour que la résistance voie le jour. La première et la plus évidente et que «l'acceptabilité» du nouveau produit n'est pas présent. On n'a pas su faire la «vente» du produit auprès de la clientèle cible.

    Pouvons-nous nous poser la question? Pourquoi? Est-ce que le produit répond aux besoins exprimés par la clientèle? Y a-t-il des études sur les besoins? Un environnement médical n'est pas la même chose qu'une industrie de production de pneus ou de pantalons. Est-ce que ce type de questionnement fut fait?

    Il semble que non quand nous avons été témoins des tentatives d'appliquer des méthodes «Toyota» (clairement industrielle) dans le monde de la «santé» : les soins à domiciles. Quand on confond la santé avec une usine, il se peut qu'il ait de la confusion (des endroits où ça ne «colle» pas). Il y a bien des efforts qui se font dans ce sens, mais ceux-ci ne sont que dans leurs balbutiements, malheureusement, dans le monde de la recherche, il faut être les premiers à publier ou c'est la mort («publish or perish»). Nous pouvons comprendre que les similarités sont très séduisantes, cela s'arrête là.

    Il y a beaucoup d'informations (éléments d'informations) qui circulent dans le système de la santé, mais peu d'entre elles peuvent être mises en relation. Ça, c'est la réalité (contrainte du domaine) de la santé, toutes les relations entre les informations ne peuvent pas être interprétées avec un «algorithme» (même si certains veulent très très fort), l'intelligence «algorithmique» revient aux médecins (qui s'instruisent sur de longues années pour cela). Nous ne sommes pas encore dans le monde de «Star Trek».

    Alors, si «l'adhésion» au «dossier électronique» n'est pas forte, c'est que des besoins ne furent pas pris en compte par les concepteurs. La médecine n'est pas une chaine de montage! Ça semble évident, mais pas pour ceux qui croient en «Toyata» et «ERP». En effet, ceux-ci ont la réponse à tous les besoins, ceci est leurs prétentions et