Accès refusé pour cause de surpoids

Des femmes se voient refuser l’accès au contraceptif d’urgence (la « pilule du lendemain ») par leur pharmacien en fonction de leur poids sur la base d’une recommandation controversée de Santé Canada, une pratique dénoncée par l’Institut de santé publique du Québec et la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada, qui a dû intervenir afin de corriger la situation.

Lorsqu’elle s’est présentée au comptoir de la pharmacie du coin pour obtenir un contraceptif d’urgence, Lauren Vogel s’est heurté à un mur. « Je ne peux pas vous vendre ceci, m’a répondu la pharmacienne. N’avez-vous pas entendu qu’il y avait une limite de poids ? Santé Canada dit que ça ne fonctionnera pas si vous pesez plus de 165 livres », écrit Mme Vogel, qui a choisi de raconter son histoire dans le Journal de l’association médicale canadienne (CMAJ) où elle travaille.

Son cas n’est pas unique, constate Édith Guilbert de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), qui oeuvre également à la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada. « On m’a avisé de certaines situations dans ce genre-là, confirme la spécialiste de la contraception en entrevue au Devoir. J’ai eu beaucoup de courriels sur cela. Ce sont des praticiens dans les régions du Québec qui m’ont interpellée parce que les infirmières ont reçu des patientes qui avaient essuyé un refus par des pharmaciens. Je sais que ce n’est pas arrivé qu’une seule fois et qu’il y a eu plusieurs situations comme ça. »

Mise au fait de cette situation, l’Association des pharmaciens du Canada s’est empressée de dénoncer cette pratique. « C’est très troublant, car évidemment, les femmes qui sont dans cette situation doivent agir rapidement et doivent bénéficier du support d’un professionnel de la santé tel qu’un pharmacien, déplore le directeur de l’innovation, Phil Emberley. Un tel refus est problématique, car ce n’est pas aidant pour une femme de recevoir une telle réponse. »

Directive de Santé Canada

Cette situation découle d’une directive de Santé Canada qui a été émise l’an dernier et qui demande aux fabricants de contraceptifs oraux d’urgence à base de lévonorgestrel — soit les quatre contraceptifs d’urgence en vente libre au Canada — d’ajouter une mise en garde indiquant que « ces pilules sont moins efficaces chez les femmes pesant de 165 livres à 176 livres (de 75 à 80 kg) et qu’elles sont inefficaces chez les femmes pesant plus de 176 livres ». On recommande aux femmes dans cette échelle de poids de consulter un professionnel de la santé.

Pour Édith Guilbert, de l’Institut national de santé publique du Québec, il s’agit d’une « mauvaise lecture des données scientifiques » de la part de Santé Canada. « Cet avis-là a été émis un petit peu rapidement et il n’a pas tenu compte de toutes les études sur le sujet et, aussi, du problème scientifique qui est sous-jacent à ça. »

L’étude, qui date de 2011, démontre que les femmes ayant un indice de masse corporelle (IMC) entre 25 et 30 ont un risque de grossesse deux fois plus élevé lorsqu’elles prennent un contraceptif d’urgence que si elles avaient un poids normal. Au-dessus d’un IMC de 30, on parle d’un risque de grossesse de presque six fois plus élevé.

Mais le problème, note Mme Guilbert, c’est qu’on ne connaît pas le risque de base pour une femme qui ne prend aucun contraceptif d’urgence, car aucune étude n’a été réalisée sur une cohorte à qui on aurait donné du placebo, ce qui serait éthiquement contestable. Ainsi, on ne peut tirer de conclusions sur l’inefficacité du produit, avance la spécialiste. « On ne peut pas dire que la contraception orale d’urgence est inefficace en fonction du poids, c’est impossible de dire une chose comme ça. Ce qu’on peut dire, c’est qu’elle est peut-être un peu moins efficace, mais ce n’est pas une raison pour empêcher une femme de recevoir la contraception d’urgence. »

Avis de l’INSPQ

À l’Ordre des pharmaciens du Québec, on confirme que cette directive de Santé Canada a semé la confusion chez certains pharmaciens. « Nous avons reçu quelques appels de pharmaciens qui désiraient avoir des précisions sur la façon de procéder à la suite de l’ajout de nouvelles mises en garde concernant le médicament, affirme Manon Lambert, directrice générale de l’Ordre. Nous les avons dirigés vers les publications officielles de l’INSPQ et de la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada qui informent le professionnel sur les principaux éléments dont il doit tenir compte lorsqu’il fait face à de telles situations. »

Ces deux organismes ont en effet pris position contre la directive de Santé Canada dans une déclaration de principes en 2014. « Tant que des preuves scientifiques supplémentaires ne seront pas disponibles, il n’est pas déconseillé aux femmes dont l’indice de masse corporelle est égal ou supérieur à 30 et qui n’ont pas accès ou ne veulent pas avoir recours à un stérilet au cuivre d’urgence, d’utiliser une méthode de conception orale d’urgence au lévonorgestrel, car celle-ci pourrait tout de même leur être bénéfique. »

Je ne peux pas vous vendre ceci, m’a répondu la pharmacienne. N’avez-vous pas entendu qu’il y avait une limite de poids ? Santé Canada dit que ça ne fonctionnera pas si vous pesez plus de 165 livres