Des cliniques craignent de devoir fermer

Monique Beaudry craint de devoir diminuer l’offre de service de ses trois cliniques d’ophtalmologie si Québec ne trouve pas une façon de compenser la perte de revenus liés aux frais accessoires.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Monique Beaudry craint de devoir diminuer l’offre de service de ses trois cliniques d’ophtalmologie si Québec ne trouve pas une façon de compenser la perte de revenus liés aux frais accessoires.

Il est minuit moins une pour les cliniques médicales qui craignent de devoir fermer leurs portes si le ministre de la Santé ne présente pas une solution aux frais accessoires d’ici les trois prochaines semaines.

Le nouvel article du code de déontologie du Collège des médecins interdisant aux cliniques médicales de facturer des frais accessoires entrera en vigueur le 7 juillet. Ce faisant, il privera les cliniques publiques à gestion privée de leur principale source de revenus. À trois semaines de l’ultimatum, elles attendent encore la solution promise par Québec. « Les travaux se poursuivent », se contente de répondre l’attachée de presse du ministre de la Santé, Joanne Beauvais.

À l’Association des cliniques médicales du Québec (ACMQ), on craint le pire. « Si nous n’avons pas de réponse d’ici le 7 juillet, c’est une grande partie des cliniques de services spécialisées qui vont fermer leurs portes parce qu’elles deviennent illégales et que [les médecins] ne prendront pas le risque de perdre leur permis », soutient Isabelle Girard, la directrice générale de l’Association. Elle affirme que cela aurait un effet catastrophique sur le réseau hospitalier qui déborde déjà pour plusieurs de ces services comme les côlonoscopies ou les vasectomies. « C’est toujours une question d’accès. Les cliniques font 20 000 endoscopies par année, les hôpitaux ne sont pas capables de prendre en charge tous ces nouveaux cas », affirme Mme Girard.

À la clinique d’ophtalmologie Bellevue, la directrice générale Monique Beaudry est également très inquiète. « C’est très apeurant, avoue-t-elle en entrevue au Devoir. Il y a déjà des petites cliniques d’ophtalmologie qui ont commencé à fermer leurs portes. » Elle-même n’envisage pas de mettre la clé sous la porte de ses trois cliniques — les médecins refusent d’abandonner leurs patients du jour au lendemain, plaide-t-elle —, mais elle prévoit congédier du personnel et procéder à une réduction de services dans les prochaines semaines, n’ayant plus les moyens de fonctionner à plein régime. « Mon personnel est très stressé avec ça », déplore-t-elle.

Même son de cloche du côté de la Fédération des médecins spécialistes du Québec (FMSQ), qui trépigne d’impatience. « Le 7 juillet arrive à grands pas et les médecins ont des délais, ils commencent à donner des rendez-vous pour juillet, mais s’ils arrêtent de donner des services en cabinet parce que ce n’est plus rentable, ils vont envoyer les gens à l’hôpital et alors bravo les délais ! », s’exclame Nicole Pelletier, porte-parole pour la FMSQ.

Le problème, c’est que, dans les cliniques spécialisées offrant des soins assurés, le gouvernement paye le salaire des médecins à travers la RAMQ, mais n’offre pas de financement supplémentaire à la clinique pour lui permettre d’assumer les frais liés à la location des locaux, l’embauche de secrétaires et d’infirmières, l’équipement médical, l’entretien, l’administration, etc. Or, la loi interdit aux cliniques de facturer aux patients autre chose que les coûts liés aux médicaments qui leur sont administrés lors du traitement. Pour assurer la rentabilité de leurs cliniques, plusieurs ont ainsi décidé de facturer au patient un montant plus élevé que le prix réel du médicament. C’est ainsi que des patients se sont vu facturer, par exemple, plusieurs dizaines de dollars pour des gouttes ophtalmologiques qui ne coûtent qu’une fraction de ce prix.

 

Désassurance ?

En conférence de presse en avril dernier, le Collège des médecins reconnaissait que cette mesure mettait financièrement à risque les cliniques médicales. C’est pourquoi il implorait le ministre de légiférer pour clarifier la situation : soit le ministre finance davantage les cliniques, soit il leur permet de facturer au patient les frais d’exploitation, soit il désassure totalement le service, laissant ainsi les cliniques libres de facturer ce qu’elles veulent.

Dans la loi 28 sur le retour à l’équilibre budgétaire, adopté sous bâillon l’hiver dernier, l’article 182 prévoit la mécanique financière entourant la désassurance d’un service, ce qui fait craindre à certains que Québec s’engage dans cette option. Interrogé sur les frais accessoires en avril dernier, le ministre lui-même affirmait que la désassurance de certains services était une option envisagée. Questionnée de façon plus précise sur l’article 182, son attachée de presse répond aujourd’hui que cet article n’a rien à voir avec les frais accessoires et qu’aucune désassurance de service n’est prévue pour l’instant.

Si nous n’avons pas de réponse d’ici le 7 juillet, c’est une grande partie des cliniques de services spécialisées qui vont fermer leurs portes parce qu’elles deviennent illégales et que [les médecins] ne prendront pas le risque de perdre leur permis.

4 commentaires
  • Jeannine I. Delorme - Abonnée 16 juin 2015 00 h 50

    La cupidité

    Je ne crois pas du tout ces lamentations. Ces médecins osent tenter de faire croire qu'ils ne survivent qu'avec les surplus que leur rapportent les frais accessoires. Nous pensent-ils naïfs à ce point ? Comme il est triste que cette vocation qu'est la médecine est devenue l'occasion de tricher pour s'enrichir. Ils ne sont pas les seuls de cet accabit parmi la société mais ils se servent de personnes malades et souvent pas bien riches pour obtenir ce qu'ils veulent. Comment demeurer confiants qu'ils feront tout leur devoir pour soigner leurs patients qu'ils considèrent comme des vaches à lait. Et ce n'est qu'un exemple de ce grand charivari qui secoue le Québec.

  • Sylvain Lévesque - Abonné 16 juin 2015 06 h 40

    poids médiatique

    J'ai de plus en plus l'impression que les médecins accaparent toute l'attention avec leurs revendications monétaires, alors pourtant que tous les professionnels du réseau public sont bousculés et fragilisés par les politiques d'austérité. Mais on n'en a dans le public, et dans les médias, que pour la cause des médecins et leur discours apocalyptique sur les effets de leur possible désengagement.

  • Roger Bertrand - Abonné 16 juin 2015 06 h 51

    Effet pervers qui était prévisible...

    Le développement des services spécialisés en clinique privée devait inévitablement créer ce genre d'impasse. En les développant, on s'évite d'avoir à le faire dans le système public, si bien que si pour les raisons invoquées, les cliniques se retirent de ce genre de services, il y a rareté. Le rapport de force du gouvernement s'en trouve donc affaibli avec le danger qu'il finisse par céder à ces demandes. Le citoyen-malade-contribuable aura alors l'impression, fondée à plusieurs égards, de payer 2 fois: d'abord par ses impôts, puis par les frais connexes qu'on exigera de lui en clinique.

  • François Dugal - Inscrit 16 juin 2015 07 h 56

    Se serrer la ceinture

    Dilemme
    La révision de la Jaguar de collection ou la fin de semaine à Milan : que choisir?